W.M.
Chroniques

Chroniques de Werner Moron

Lettre ouverte aux fenêtres – L’histoire édifiante de l’avènement et de la disparition des princes du milieu -

 

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Nous n’avons pas eu le temps de soigner notre réputation d’expert, de responsable, de compétence élargie.

 

Nous étions trop occupés

 

Vous voyez ?

 

Vous vous voyez au jour le jour, et parfois jour et nuit à vous ronger les sangs, à maintenir tout en une seule pièce pour le boulot devant le regard agacé de vos amis, amants, enfants, maris, femmes, en weekend, en vacances.

 

« Tu penses à quoi là ? On t’attend… Tu ne peux pas te détendre un peu ? »

 

Sans conviction, on leur dit les problèmes que l’on a à l’école, à l’hôpital, dans l’assoc’, au musée, au centre culturel…

 

Sans conviction, on reprend le jeu de cartes, la conversation légère…

 

Nous n’avons pas eu le temps de faire savoir ce que nous savons.

 

Pour nous ce qui est essentiel, c’est de le faire.

 

Pour nous ce qui est important, c’est le bon geste, la bonne attitude, le bon réflexe, la bonne décision.

 

Au début lorsqu’on nous a proposé les 1er formations en coaching, winner mentality, on s’est pas méfié, on a rencontré l’expert pour la 1er fois, ça nous faisait un peu de vacances, on voyait bien qu’il disait des banalités, qu’il n’était pas à l’aise dans son costume bon marché, on avait presque pitié, il faut bien que tout le monde travaille.

 

Ce qu’il nous disait était de la pure évidence, il n’y avait que le langage qu’il utilisait qui était différent du nôtre.

 

A la pause on se moquait. On avait de ces fous rires…

 

Vous vous rendez compte, on nous apprend comment il faut serrer la main au client, au bénéficiaire, à l’usager. On nous apprend comment ne plus dire bonjour au téléphone à des gens qu’on connait parfois depuis très longtemps pour n’être concentré que sur le geste commercial, technique ou professionnel. Beaucoup de ces techniques dont nous tenions très peu compte trouvaient leur appellation dans des mots anglais.

 

Dans les années 90, quand l’expert est revenu, il avait pris de l’assurance. Nous, on était un peu plus fatigué. On était moins nombreux pour faire plus de travail. On avait peur pour notre emploi. Lorsque nous étions entre nous dans nos très maigres pauses, on avait le sentiment que c’était nous, que c’était notre savoir-faire, notre engagement qui tenait tout en un seul morceau et que là-haut, il ne comprenait plus du tout de quoi était fait ce que leur expertise gérait.

 

A la pause, on riait moins. Certains disaient qu’il fallait faire quelque chose. On ne comprenait pas bien ce qu’ils disaient. C’était de la politique et du syndicalisme. Mais nous avec tout ce qu’on voyait à la télévision, on se méfiait de la politique et du syndicat. Eux disaient que c’était de la politique à partir de nous. Ils disaient que si on ne contrait pas cet expert, on finirait par ne plus avoir de place dans le système. Ils disaient que si nous ne faisions rien, nous ne serions plus que des numéros. D’autres trouvaient que c’était exagéré et qu’on n’avait pas le temps de refaire le monde, que ce n’était pas à nous de nous occuper de tous ces trucs-là, nous n’avions rien à prouver vu que nous savions faire ce que nous savions faire. Et que de toute façon, il y avait trop de travail sur le terrain, que les gens attendaient et qu’en plus avec tous ces papiers et tous ces nouveaux protocoles, il fallait retourner au travail. Alors ils retournaient faire ce qui permettait à la structure de ne pas se disloquer.

 

Lorsque l’expert est revenu en 2000, on voyait qu’il avait prospérer, que ces outils technologiques, que son power point, que son discours était devenu une espèce de show bien huilé, c’était beau comme un prime time. On ne comprenait plus rien mais la forme était parfaite. Ils nous semblaient qu’il s’agissait bien toujours d’un discours autour de ce que nous savions faire depuis parfois très longtemps mais tout cela nous était restitué dans un découpage et un langage qu’il nous a fallu étudier. Donc notre travail c’était de faire ce que nous savions faire, plus de répondre à tous les protocoles que les experts avaient mis en place, plus d’étudier bien leur langage pour continuer à faire partie d’on ne sait pas trop quoi.

 

A la pause, certains parlaient maintenant dans le langage de l’expert. Ils se montraient les uns aux autres combien ils avaient bien étudié la langue. Ils faisaient ça un tout petit peu à la manière de ces enfants en bas âge qui montrent leurs biceps.

 

Plus personne n’osait parler de son trouble. Les plus intimes se disaient à voix basse qu’ils prenaient des cachets, qu’ils rêvaient d’une autre vie.

 

Beaucoup de personnes ont été licencié car ils faisaient trop bien ce qu’ils savaient faire et qu’à travers leurs initiatives que l’expert appelle « creativity management », ils avaient montré leur indépendance, ce qu’ils appellent la posture de l’électron libre. Mais attention vous qui découvrez ce terme, ne prenez pas ça pour un compliment. Indépendance, initiative, électron libre, c’est grave. Alors l’expert et le pro activity comité externe ont estimé qu’ils n’avaient pas suffisamment rempli le document. Cela a entrainé un blâme et parfois même, ils se sont retrouvés dans le bureau d’un autre expert externe qui leur a dit très professionnellement : « nous sommes au regret de devoir nous séparer de vous pour des questions de non-conformité avec l’esprit d’entreprise interne. »

 

La plupart du temps, ils disent que ce sont nos collègues eux-mêmes qui ont trouvé qu’on ne remplissait pas assez bien le document. Alors nous, un peu plus tard sur le trottoir, on continue à se demander ce qu’ entreprise veut dire, à l’école, à l’hôpital, au musée, à l’université, au centre culturel, dans le home, à l’assoc’.

 

Tout était devenu entrepreneurial, le mot association faisait rire, le mot humanité faisait fuir et entre nous la compétition par défaut faisait rage.

 

En 2010, quand l’expert a programmé une semaine de remise à niveau, il a envoyé un de ces enfants. Très jeune et très sûr de lui. N’ayant jamais connu ou pratiqué les bons gestes, les bons réflexes, les bonnes attitudes, les bonnes décisions qu’il faut savoir engager lorsqu’on est seul le jour ou la nuit devant un autre être vivant, il était devenu imperméable. N’ayant jamais mis en œuvre, au jour le jour, jour et nuit tout ce qu’il faut faire pour qu’une humanité étudie, se cultive, se soigne et trouve les liens, il avait le luxe de penser qu’il n’y avait que le discours comme midi et minuit de la réalité.

 

Le discours est devenu tout puissant et ce n’était pas le réel qu’il appelait « l’anecdote » qui pouvait le faire douter. Les fils et les filles de l’expert n’ont connu que le discours et ne pouvaient donc se situer que par rapport à lui.

 

Ils n’avaient jamais planté quelque chose par eux-mêmes. Ils n’avaient jamais transmis une connaissance, soignés quelqu’un en dehors de leurs stages de 15 jours intensif en ingénierie de connaissance du terrain impulsé.

 

Pendant ces jours-là d’ailleurs, nous avons eu pitié d’eux et nous les avons même aidé à réussir leurs stages, tellement ils étaient inadaptés. On les voyait là, tétanisés devant ce qu’ils fallait faire, surtout quand il n’y avait plus qu’eux-mêmes devant l’autre, c’est-à-dire quand il n’y a plus que nous devant l’inconnu. Toute cette réalité mentait et contredisait le discours.

 

Plus tard, plutôt que nous être reconnaissants de les avoir aidés dans ces moments- là, ils nous ont haï, ils n’ont pas supporté que nous sachions comme ils étaient démunis face à la photocopieuse, devant la facture, devant l’enfant perdu, le vieillard un peu vicelard ou l’œuvre d’art qui venait d’arriver. Ils ne connaissaient que cela dans le discours sur la créativité, vous voyez ce que je veux dire ?

 

La créativité innovante, allez relire vos textes.

 

Les experts, en nous laissant tout le boulot, se sont donnés le temps de ne rien faire qui les empêcheraient de renforcer leurs connaissances et leurs jongleries du discours. Ils ont maintenant réponse à tout. Ils sont de plus en plus imperméables dans un monde poreux.

 

A la pause, on est de moins en moins nombreux à parler de tous ceux qui sont en maladie. On n’évoque plus le turn over, un mot que les experts nous ont offert. On ne compte plus les burn out. A la télévision parfois, on parle de suicide. Certains d’entre nous se disent que ça ne peut plus durer comme ça :

 

« Si on ne fait pas quelque chose, jamais les gens ne sauront à quel point le discours et les princes du milieu nous ont ligoté dans un truc de fou. Si on continue de compenser par nos actes concrets, par notre savoir-faire, leur incroyable monstruosité, personne ne pourra jamais constater la supercherie. »

 

On était tous très tracassés, très démunis mais un début de conversation avait repris. D’autres disaient si on casse l’outil comme nos grands-parents à l’époque des grands buts, ce sont toutes les personnes dont on s’occupe qui vont payer les pots cassés. D’autres disaient :

 

« Elles paient déjà. Vous savez déjà que tout est fragile, que la vitesse à laquelle on doit faire les choses est dangereuse pour nous et pour ceux qui comptent sur nous. Vous savez que notre triple travail:  faire ce que nous avons à faire, remplir le protocole et apprendre la langue du discours fragilise la qualité de nos gestes. Nous devenons des leurres pour ceux qui comptent sur nous. »

 

D’autres disaient des choses abstraites mais qu’on commençait à comprendre : «  il n’y a que notre humanité, notre engagement personnel qui tient tout ça debout, donc ça veut dire que si on est ensemble en se débarrassant des princes du milieu, on peut faire tourner la boutique. »

 

D’autres disaient que c’était devenu tellement grave qu’on n’avait plus le choix, que si ça continue, on va passer de collaborateurs à collabos et qu’il va y avoir des drames car on ne sait plus très bien faire notre travail. Et c’est vrai que parfois, on entendait que dans l’association à côté, dans l’hôpital de la ville, à la télévision ou dans nos conversations le vendredi soir, on constatait qu’il y avait des accidents. A la télévision, on voyait que c’était l’expert qui expliquait ce qui s’était passé. Pour protéger le discours, il disait que c’était une erreur humaine. Nous on se demandait, comment on pouvait faire autrement, qu’on soit dans le système ou non, qu’une erreur ou une réussite humaine. On s’est dit alors que tout le monde allait se retourner contre le discours et sa vacuité tellement c’était injuste. Tout le monde avait vu à la télévision, les banquiers, la main dans le pot de miel. Tout le monde, un peu partout dans le monde avait vu la fragilité des princes du milieu. Tout le monde de là où il était, se disait que les gens allaient faire quelque chose pour les remettre à leur place. Et puis ce fut la période où chacun d’entre nous développa son propre discours sous la forme des commentaires. La plupart des sujets se nourrissaient de l’émotion, d’autres parlaient du manque de réactivité des gens. D’autres encore parmi nous, nous disaient que nous aurions dû les abattre et en tout cas les remettre à leur place, c’est-à-dire parmi nous sur le sol et dans l’esprit où nous sommes.

 

Mais ils étaient devenus tellement puissants et leur virtualité du discours avait tellement pris la place du réel que c’est nous qui n’avons pas eu le temps de bien lire leurs circulaires décrets, qui nous sommes retrouvés sur la banquette en bois avec nos avocats prodeo devant la justice.

 

A la pause, on ne prononçait plus notre nom, nous étions déjà bien loin de toutes les conversations, une semaine après notre licenciement. Ceux qui restaient, parlaient abasourdis avec le nouveau collègue dont on savait pertinemment qu’on l’envoyait au casse-pipe. Malgré cela, nous continuions à lui dire où se trouvait tous les outils, toutes les circulaires et tous les mots avec lesquels il devait se mouvoir dans l’entreprise.

 

Aujourd’hui, les petits-enfants de l’expert n’ont pas su faire leur workshop. Les collègues (on a retrouvé ce nom là quelque part dans notre énergie) n’ont plus peur. Ils ont compris que c’était eux, les adultes et que le discours est un enfant qui mérite une fessée. Ils ont compris comment en d’autres temps que le discours, c’est le prince. Et que ce prince du milieu a touché à deux choses qui ne nous permettent plus d’avoir peur : notre dignité et notre pain.

 

Partout autour de nous, les collègues se réveillent. Ils ne veulent ni blesser, ni être blessé. Ils n’ont plus peur.

 

En 2020, le mot expert est devenu un euphémisme que l’on a rangé avec les autres euphémismes au musée des euphémismes avec le célébrissime « le travail rend libre » et «  just do it ». Nous vivons maintenant dans une société du jeu, dans des structures empiriques qui se sont enfin donné le réel pour patron. Ce sont des structures transversales qui tiennent compte du pressentiment, de la fulgurance comme s’il s’agissait d’un moteur. Ce sont des organisations qui font de l’acte posé, des bons gestes, de la bonne attitude, de la bonne décision, la base de leur processus instituant.

 

Il n’y a que les experts et les princes du milieu en exil doré, recréant un second monde avec ceux qui veulent continuer à croire au discours, qui ne comprennent pas le monde dans lequel on vit aujourd’hui…

 

… un monde plus horizontal, à la fois plus poétique et plus politique où les responsabilités sont individuelles et transmises dès la naissance, où l’écosystème a remplacé la stratégie et où l’autorité, l’expérience a remplacé le pouvoir…

… un monde tissé comme de la soie par l’effet de nos responsabilités individuelles prolongées par les intersections qui se créent entre nous…

… un monde où nous sommes chacun d’où nous sommes les PDG et les ouvriers d’une multinationale des alternatives.

Nota bene : Les princes du milieu sont les personnes qui ont pris le pouvoir sans être au début de la chose et sans avoir besoin d’être là pour la finir.

 

Les-Oranges-B454

 

 

 

365xhier – Les 14, 13, 12 et 11 octobre 2004

 

 

14 octobre

 

Hier

Les alliances sont en chiffon.

 

Lu à Bruxelles, midi

 

 

 

13 octobre

 

Union of Soviet Socialist Republics.

« Monsieur, monsieur ? C’est pour quelle classe ?

- 1ère humanité, Medjid Moron.

- 1er PAF ?

- Pardon ?

- PAA, PAB ?

- Je ne sais pas.

- De toute façon les premières c’est au premier étage, la liste des noms se trouve sur la porte. »

Je suis légèrement en retard, il n’y a plus de chaises. Je me pose au fond de la classe. Je  m’appuie contre l’Union soviétique.

« Bonjour, je suis le prof d’informatique. » L’homme fait un exposé très clair et laisse la place à un de ses collègues

« Bonjour, je suis la directrice. »

A, c’est acquis

B, c’est limite

Et C, ce n’est pas bien, c’est non acquis.

« Est-ce que vous graduez le B ?

- Normalement non, mais certains collègues préconisent le B+ et le B-. »

La directrice s’excuse et laisse la place au professeur de latin.

Les parents très sérieux posent des questions sous les néons tremblants. Ils ont gardé leur manteau sous les plafonds en carton. Ils sont assis très sagement sur les bancs en formica de leurs enfants à côté de l’immense carte de l’Union soviétique.

 

Lu rue Blanche, presque minuit

 

 

 

12 octobre

 

Hier, je suis une fois de plus monté dans un train, le Thalys pour Paris.

Nous avons rendez-vous à 9 heures, le train part du quai numéro 4 à 9 h 40.

C’est une réunion préparatoire pour une exposition qui aura lieu en janvier.

Un colloque d’anachorètes.

Jean-Pierre Ransonnet m’a fait mourir de rire.

 

Lu dans les couloirs du lycée de Waha, 20 heures

 

 

 

11 octobre

 

L’esprit est un drôle de tuyau.

Il rampe sur le sol d’une immortalité.

Il ploie sous les coups du vide.

Je repensais à ce cycliste belge convaincu de dopage à la méthadone.

Quelle étrange mixture pour un sportif.

La cocaïne, les amphétamines, les anabolisants, et tous les alliages chimiques qui font reculer la douleur, la fatigue, la conscience de soi, je comprends.

Mais la méthadone, ce produit de repenti de l’héro, comme c’est triste.

Un petit gobelet en plastique rempli d’un leurre qui n’offre aucune euphorie, juste un bandage entre le manque et la veine avide, comme c’est étrange.

Seul dans mon wagon non-fumeur devant le paysage qui défile derrière des gares vides, je me dis : « Pourvu que les clones de Bush gagnent les élections, pourvu que ce soit eux. »

Si c’est les tièdes gaffeurs à la Carry-Royal, le sevrage n’aura pas lieu, la révolte, la désintoxication sera servie dans des petits gobelets en plastique sans euphorie, juste un bandage entre un manque de désir et les stars maquillées en Che new yorkais.

Le silence assourdissant des médias et de l’élite intellectuelle de ces dernières années va accoucher d’un bruit entre culpabilité et sourire bien rangé, il va balayer le vrai travail de résistance qui s’opère dans les veines populaires.

 

Lu dans le train climatisé, 8 h 50

Lettre ouverte aux fenêtres : le questionnement d’une cheville ouvrière

 

Dans le monde du travail, suis-je concerné par l’outil ?

Dans le monde du travail, suis-je concerné par l’outil que j’utilise ?

Jusqu’où ?

Jusqu’où suis-je un outil consentant de l’outil qui m’emploie ?

Qui est le chef de l’outil ?

Qui est le chef de l’outil qui m’emploie ?

Comment dirige-t-il ?

Avec quelle idée ? Avec quel outil ?

Comment puis-je me situer par rapport aux orientations de l’outil qui m’emploie ?

Comment l’outil qui m’emploie se nomme-t-il ?

A partir de quelle histoire ? Avec qui ? Et pour quelle raison se nomme t-on ?

A partir de quelle histoire et avec qui et pour quelle raison maintient t-on ou détruit t-on un outil ?

Avec quel agenda ?

Un agenda par défaut ?

Ou un agenda de ici et maintenant où l’on se rencontre

Où se rencontre t-on ?

En vue de quelles perspectives ?

En vue de quelles perspectives d’avenir, d’ambition, d’excellence et d’efficacité ?

Pour ma part, je suis travailleur, ouvrier spécialisé dans la médiation, l’organisation d’événements de longue haleine produisant un art de l’alliage entre les antagonismes.

Pour faire un bon alliage et cela où que l’on soit, j’ai l’impression qu’il faut avoir l’audace de se poser toutes les questions qui éclosent, se les poser à soi-même et puis à un certain nombre de protagonistes liés de près ou de loin à ce qui touche l’outil qui nous préoccupe.

Première question qui me vient : qui sommes-nous ensemble ?

La deuxième : comment paie-t-on le gaz ?

La troisième : comment se protège t-on des projections ?

Qui sommes-nous ensemble autour de cet outil ?

En un mot, qui sommes-nous dans l’organisation ?

Moi, je suis un travailleur.

Que nous faut-il pour être bon pour l’organisation qui nous emploie ?

Que doit-on savoir en tant que travailleur ?

Que dois-je savoir en tant que travailleur de l’organisation qui m’emploie ?

Comment puis-je être au plus proche de ce qui développe l’économie, le management, la réflexion, la lisibilité de l’organisation de l’outil qui m’emploie ?

Comment va-t-on au mieux utiliser pour le bien de l’organisation qui nous emploie les informations très précises qui nous viennent des différentes composantes qui prévalent à la bonne santé des outils qui nous emploient.

Dans un contexte d’argent public et de force publique, dans un contexte de crise sur quoi va t-on pouvoir s’appuyer pour prendre les décisions les plus fines et les plus ambitieuses ?

Comment ne serait-on pas tenté de réparer les fondations avec des rustines pour laisser le problème se chroniciser ?

Comment va-t-on maintenir les valeurs de l’emploi ?

Comment va t-on se débarrasser des schémas d’organisation qui ne trouvent que de la légitimité dans l’habitude ?

Comment va-t-on se débarrasser des habitudes qui nous amènent là où nous sommes ?

Que voulons-nous garder ?

De quoi voulons-nous nous débarrasser ?

Qui sait ce qu’il faut faire contre la rumeur ?

Qui suis-je pour me poser la question d’une communication consentie et construite entre toutes les parties, pour le plus vite possible mettre en avant les ambitions du projet afin de l’inscrire directement dans la clarté et la visibilité dont n’importe quel projet a besoin pour survivre à son époque.

Quelles tentatives de médiation sont mises en place entre les différentes parties antagonistes ?

Qui suis-je en tant que licencié d’une boite pendant mon préavis ?

Avec quel appétit ?

Quels sont les critères sur lesquels on s’appuie pour prendre les décisions ?

Qui va dire : ceux qui restent, ceux qui partent ?

A partir de quelle définition de la culture d’entreprise créative va t-on faire ce choix ?

Qui sont les responsables institutionnels ?

Quels sont les arbitrages à l’œuvre ?

Que dit le syndicat ? Que dit la banque ? Que disent les partis ? Que dit la justice ? Que dit l’administration ? Que dit l’Europe ? …

Où un travailleur peut-il trouver un interlocuteur qui cherche des réponses avec lui à deux questions de base :

  1. Comment va-t-on faire pour manger ?
  2. Comment agit-on ?

Que reste-t-il de valable dans toutes nos représentations et dans toutes nos stratégies pour mener à bien notre maintien en vie d’un outil avant et après le moment où :

  1. Une faillite est annoncée
  2. Une plainte est posée
  3.  Une délocalisation est lancée

Comment communique t-on les éléments qui permettraient directement d’ouvrir des opportunités sur le marché des offres des demandes que notre outil est capable de fournir ?

C’est quoi aujourd’hui un outil ?

Qui sont ceux aujourd’hui qu’il faut mettre en place pour instituer ces outils d’un nouveau genre ?

Où peut-on déposer sa contribution aux questions qui se posent ?

Si une telle boîte aux lettres existait, même si je suis absolument persuadé de ma subjectivité totale autant que celle des autres, j’organiserai malgré tout quelques arguments que je déposerai dans cette boîte en vue de les croiser avec les vôtres.

Où peut-on croiser nos argumentations, nos fulgurances ?

Une rencontre entre toutes les composantes au moins une fois dans sa vie professionnelle nous permettrait peut-être de créer ensemble les nuances qu’il nous faut trouver entre la réserve et l’expression.

On entend souvent dire soyons créatifs, on le dit souvent travaillons avec les créatifs, ce qui à l’avenir serait créatif c’est qu’on travaille avec les créatifs, c’est-à-dire les plus ouverts, les plus capables de créer un langage commun, une transformation des antagonismes en énergie, commandé par un sens des responsabilités individuelles dans sa relation avec l’outil qui l’emploie.

365xhier – Les 31,30,29,28,27,26 août

31 août

 

Nous nous croisons devant le vieil ascenseur.

Je le connais à peine.

Un ami commun m’a dit qu’il venait de perdre sa maman.

Moi : « On se voit toujours cet après-midi ? »

Lui : « Oui, oui, rien n’a changé, nous finissons Marc et moi de rédiger le dossier, il n’y a plus qu’à le taper. »

 

« J’ai appris pour ta mère. »

 

Donc, je lui en parle.

Je ne fais pas semblant de ne pas savoir.

Je m’étais posé la question.

Quelle attitude doit-on prendre, lorsque la mère de quelqu’un que l’on ne connaît pas, vient de mourir ?

Sachant qu’on ne peut le dégager d’aucune douleur, ne devrait-on pas se taire pour ne pas épaissir sa solitude par des formules polies ?

 

« Oui, ce fut fulgurant, inattendu. »

Le jeune homme parle clairement.

« Je suis vraiment désolé pour toi, c’est une catastrophe. »

 

« En une semaine,

« Le jour même, je m’arrangeais pour améliorer son ordinaire à l’hôpital. »

 

« Excusez-moi ! » Un gros monsieur essoufflé nous traverse pour prendre l’ascenseur.

 

« Quelques heures avant, nous avons parlé », me dit-il.

Le souvenir récent de ces quelques heures, lui fait venir un de ces sourires que l’on ne peut voir que de l’intérieur.

Il est là, dans cet état qui a permis à l’homme d’arriver jusqu’à nous.

« Nous avons parlé ma mère et moi de tout, pendant quelques heures, avant qu’elle ne s’éteigne.

« Et puis elle est partie. »

 

J’imagine ça comme une fleur dans ses premières minutes, imparables sous la lumière,

Un vent frais récolte l’enfance de son parfum et tuméfie la chair pâle à peine éclose,

Et puis c’est le baiser de la terre

Et puis c’est la vie incassable de cette fleur dans la boutonnière des enfants.

 

« Marc m’a dit qu’il serait là vers quinze heures et moi je serai là un peu plus tard.

- Pas de problème, on a tout notre temps. »

Nous nous embrassons devant l’ascenseur vert-de-gris,

« Tu as toute mon affection. »

Je vois son regard bleu, plissé par un petit sourire voûté, descendre dans la ferraille sombre.

Je l’imagine seul devant le miroir de l’ascenseur parlant avec une fleur incassable.

Lu en marchant, 22 heures

 

30 août

 

Hier Medjid et moi marchions entre les orties, le liseron et une infinité de plantes que nous ne saurions nommer.

Nous sommes à la recherche du potager, il vit à l’étage en-dessous.

Les stolons de fraisier, donnés par le voisin, il y a à peine quinze jours, jettent de longs tubas rouges au-dessus d’une espèce de cresson étouffeur. Les pommes de terres germent sous leur végétation fanée, entortillée de ronces. Les oignons font des pompons d’abeilles à 1,50 m de haut. Les brocolis sont en fleurs. Les salades se sont étirées comme des élastiques blancs.

« Papa, c’est quoi ça ? »

Medjid me montre trois espèces de concombres, ou plutôt de cornichons jaune orangé et kaki.

C’est quoi ça ? Ils étaient par terre, même pas accrochés à la plante.

Je dépose le monstre de ce qui fût une courgette en essayant de ne pas me détruire une vertèbre et m’approche.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

De plus près, ces cornichombres ressemblent à des gourdins préhistoriques ou à des articles de sex-shop, nervurés et turgescents.

« Où as-tu trouvé ça ? – Ben, ici, il y en a encore d’autres. »

Sous les spirales velues et fleuries des potirons, disposés comme des œufs inquiétants dans leur nid : des cornichombres.

Qui est venu pondre ici ?

« Tu crois que ça se mange ?

- Pas la moindre idée, c’est pas moi qui ai planté ça là. »

Nous rentrons à la maison avec les légumes.

Je tranche un de ces mystères et pose la pointe de ma langue sur la chaire verte tendre de la chose.

« Ca sent vraiment bon papa, c’est frais.

- Ouais, ça sent le concombre mais c’est extrêmement amer. Si c’est une espèce de coloquinte, on ne peut pas en manger, c’est toxique. »

On n’a pas planté de coloquintes.

 

Je coupe dans la chair jaune du potimarron pour faire de la pâte de gnocchis et regarde de temps en temps ces ovnis végétaux, en me demandant ce qui va éclore de cela.

 

Certains soirs, dans ce carré de terre, entre ce que nous avons semé et ce qui est venu par le vent et les oiseaux, j’ai l’impression d’entendre, quand tout est calme, un petit rire étouffé.

 

Lu au 4ème étage des Chiroux, 17 h 50

 

29 août

 

Nous attendons tous Medjid de retour des Pyrénées.

Il est là grandi, tout brun avec sa nouvelle voix.

Son corps s’est élancé d’un coup, comme ces arbustes qui quittent le monde de la graine et du germe, pour en l’espace d’un été, se couvrir de fruits et être pris au sérieux par les oiseaux.

Dans quelques jours, il quitte l’école primaire pour entrer au lycée.

Je me vois encore dans la cour, le premier jour de mon entrée au collège.

C’était hier, comme il se doit.

Nous avions rassemblé dans nos démarches, dans nos regards plissés tout ce que nous savions mimer de l’homme.

Les uns contres les autres, comme une couvée de chiots dont on vient de soulever le couvercle de la cage, nous prenions des airs détachés.

Nous étions dans la mère de toutes les files.

En primaire, le doigt sur la bouche, en rang, au son de la cloche, nous ne formions jamais qu’un troupeau instable et fragile rangé par des mamans et des papas professionnels. Dans les rangs, il y avait toute la sève du jeu, les fous rires, les bousculades pour être le premier, ou un peu plus tard, le dernier.

Tout ce théâtre, des rangs au son d’une cloche, ne faisait qu’épaissir le sang chaotique et nerveux qui nous habitait.

 

Le premier jour de collège, on fait la file.

Personne ne nous le demande vraiment, les consignes ne sont pas claires, alors par nature, pour ranger notre malaise, on fait la file.

Les plus anciens savent que nous les regardons et entrent lymphatiques dans les bâtiments, comme des animaux que l’on ne doit même plus contraindre.

Ils ont des poils, des regards durs, des habitudes.

Lorsque Adrien a quitté l’école primaire, il y a trois ans, nous étions en Espagne et vers trois heures du matin, il me demande : « Est-ce que je pourrais encore jouer aux billes au collège ?

- Rien ne te l’interdit, mais il te faudra un sacré courage pour faire ça. Je rêve d’un monde fait d’hommes qui auraient ce genre de courage.

- Pourquoi faudrait-il avoir du courage pour jouer aux billes ?

- Tu verras. »

Pendant plus d’une heure, nous avons vécu à toutes les frontières.

Nous avons parlé plus, des jointures, des rotules, des charnières, des instants que des dénouements, des états ou des faits.

A l’étage, dans leur chambre, Emile et Medjid, enveloppés dans l’esprit magique des lions et des araignées, jouent à se battre dans le grumeau des jouets.

Lu devant la maison tiède, 20 heures

 

28 août

 

Hier, premier week-end de la première semaine du retour au travail.

Je vais enfin pouvoir travailler.

 

Je me souviens des gens se souhaitant des « bons week-ends » ou des « bons Dallas » à Bruxelles et des rues désertes pendant une heure, le temps du feuilleton.

 

Le week-end,

L’oasis du pauvre,

L’intimité dans son costume de béton.

Toute la semaine, fidèle aux injonctions, et ZAP, les samedis, dimanches, en costume de super héros du barbecue, du pétard ou de la fusée en allumettes.

 

Lu place Saint-Christophe, midi

 

27 août

 

Aujourd’hui, en laissant affleurer ce qui me revient d’hier, je me suis dit : « Cela va faire ma deux cent trente neuvième chronique et il m’en reste encore cent vingt-six à réaliser. »

Résumer une journée en quelques lignes senties, n’est pas si simple.

Cette quotidienneté n’est pas confortable.

Mon pari, mon souhait, c’est qu’une atmosphère se dégage des différents états d’esprit qui infusent ces pages.

Je ne sais pas ce que je veux faire.

Je sais seulement ce que je ne veux plus.

Je ne passe pas dans ce qui monopolise les débats contemporains ou alors par les coulisses.

Je ne me fournis pas au grand chariot brutal des affaires du monde, distribuant ses vérités dans le brouet vulgaire des informations.

Je ne veux pas parler de ce que nous impose le quatrième pouvoir et je ne veux pas non plus parler de comme c’est mal les médias.

Je veux peindre avec les mots tels qu’ils viennent, les instants grotesques et miraculeux d’une vie simple et tendue au milieu de toutes les vies.

Une journée peut servir à l’écriture de plusieurs romans.

 

Une journée toute simple est tendue de mystère,

Le temps entre nous,

La vie toute simple,

Les années et l’amour,

Les heures, les minutes, la dernière seconde

Et la pensée que tout continue, simple et tendu, sans nous.

Comme dans du Virginia Woolf, comme sur la berge terriblement simple et tendue de la vie.

 

Hier, j’ai vu sur le parking, deux jeunes parents se préparer une cigarette chacun avec un petit appareil pour faire des économies.

C’est seulement, lorsqu’ils sont passés en voiture devant moi, que j’ai vu derrière la vitre, l’enfant, minuscule, dans un petit halo bleuté.

 

Lu à Bruxelles, devant la Gare Centrale, 20 heures

 

26 août

 

Hier, je suis allé à Bruxelles pour rencontrer la responsable de la Fondation de la tolérance à Québec.

Qui es-tu ?

Je suis jeune, je suis pauvre, je suis divorcé, je suis non voyante, je suis francophone, je suis noir, je suis vieux,

« Désirez-vous boire quelque chose ?

- Avec plaisir ! Un café, s’il vous plaît. »

La secrétaire ferme la porte délicatement et disparaît dans les tapis épais. Tout autour, c’est la folie urbaine d’une ville à midi.

 

Je suis gay, je suis enceinte, je suis amérindien, je suis nain, je suis gros, je suis bouddhiste, je suis célibataire.

Ceci est l’outil que nous laissons derrière nous, pour les professeurs, ou les animateurs culturels.

Nous parlons des six génocides reconnus par l’ONU.

Nous avons une exposition itinérante et tout un travail d’animation qui va avec.

Nous allons dans les écoles, nous allons à la rencontre des jeunes.

 

Dans un petit coffret en carton très coloré, je lis « Qui es-tu ? »

 

 

Dans la voiture, dans la mâchoire têtue des embouteillages, je me dis « Qui es-tu ? »

A quoi joues-tu ?

Je suis presque sûr que les jeunes que l’on envoie à Auschwitz par devoir de mémoire sont déjà dans le bain culturel qui les empêche naturellement de voter extrême droite.

Nous sommes en train de faire des projets là où il faudrait n’avoir qu’une attitude humble et quotidienne. Tous les jours dans son quartier, sa rue, sa maison, sa tête, museler le loup que nous sommes, lui chanter une chanson, le divertir, l’apprivoiser, le retourner (comme les espions).

Je suis fatigué, je suis postmoderne, je suis évident, je suis mon projet, je suis overbooké, je suis un mégalomane light.

 

La pluie s’affaisse sur l’autoroute, les ballets d’essuie-glaces sont hystériques, les feux antibrouillard me griffent l’œil,

Je suis responsable d’un pôle de développement régional  ou communautaire, je m’occupe du racisme, de la drogue, de la mixité, de la pauvreté, de la solitude, de la faim, de la mortalité, de la qualité de vie, du vivre ensemble

J’organise des campagnes de sensibilisation, des colloques, des tables rondes, des formations, des séminaires,

Je suis formé, articulé, en réseau, en stratégie, en programmation, transversal, transgénérationnel, transculturel, détaché, remis au travail

Je est une institution.

 

Lu à Namur, place d’Armes, 15 heures

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Voisins Sont Des Indiens : Document historique

Document téléchargeable ici

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365X Hier – Les 26, 27, 28 et 29 janvier

26 janvier

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Le temps passe. Le jour J pour lequel je dois avoir fini l’installation qui devrait devenir le lieu d’accueil de la Biennale, m’arrive dessus comme ces missiles à tête chercheuse des films de guerre américains.

Le jour, la nuit, à tout moment, une petite brûlure m’irrite l’âme.

Cette idée que je dois encore faire ça pour en terminer avec le petit monde m’enlace comme un zona. Je me réjouis d’en avoir fini avec ce vieux contrat et de pouvoir me donner pleinement à ma nouvelle vie.

 

En attendant, je vais jongler avec des décrets, des réunions, des sangliers empaillés, des aquariums, des suivis de terrains, des C.A. houleux, des stratégies socioculturelles, des images de sous-bois, des stratégies culturelles, des images de tigre bondissant, des ego frustrés, des images de plage déserte avec coucher de soleil, des ego survitaminés, des mannequins articulés, des bords d’autoroute, des budgets inexistants, des fleurs en plastique délavé, des poubelles de cimetière, des budgets à créer, des politiques coupeurs de rubans et d’autres coupeurs de cheveux en quatre.

 

J’ai l’impression que nous sommes pour la plupart (ceux qui ont un travail) dans la situation de ces jongleurs chinois qui font tourner des assiettes sur des tiges très fines. Ils posent ces axes très fins sur un pied, sur le bout du nez, la cambrure du dos, sur une épaule, un genou ou la nuque On ne sait par quelle magie ils arrivent à garder tout cela en équilibre.

C’est un spectacle que les enfants applaudissent.

 

Nous aussi sommes un spectacle pour les enfants.

On nous voit courir dans tous les sens pour tout maintenir en déséquilibre.

 

 

Lu sur l’autoroute Liège-Bruxelles dans une Ford Fiesta, 8 h 02

 

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27 janvier

 

J’ai revu hier deux très grands et très vieux amis, un le matin et l’autre le soir.

Le premier ne me permettait pas de comprendre ce qu’il appelait ses hauts et ses très bas.

Il gardait un sourire clairement triste pour me dire : « Tu sais la pudeur…

« Mais bon, la vie, tu vois, hein ! …Pas besoin de… »

Nous parlons de nos activités respectives, il me dit où il travaille, il me dit le tourment qu’il peut devenir pour les autres et le tourment que les autres peuvent devenir…

Nous buvons un café en faisant des petits rires comme des cailloux, je lui dis que je commence à 9 heures et qu’il est déjà 9 h 15. Je l’embrasse, il me dit comme à chaque fois : « On se tient au courrant. »

En marchant d’un pas pressé vers le boulot, je réalise qu’il ne m’a pas demandé où je travaillais et je réalise, en écho, mon manque de simplicité.

C’est comme ça. La majorité des gens qui vivent leur amitié dans le cadre de projets subissent la tectonique des amitiés.

 

Le soir, la tête bien lourde d’avoir jonglé, je vais boire un verre de vin blanc au café.

Là aussi, dans un coin de l’établissement, quelqu’un me fait un signe, un autre très vieux, grand ami. Je vais le saluer et m’assied à sa table.

On se souhaite les bons vœux. On se dit ce que l’on a fait aux réveillons. On parle un peu, surtout lui, des événements artistiques à venir. Je lui parle un peu de mon nouveau travail, de ma nouvelle vie.

Il me raconte qu’il a dû, par devoir de réserve, contenir la rage d’une assemblée qui se posait les mêmes questions que lui.

Il craint de passer pour un tiède aux yeux de ces gens. « Ils ne me reconnaîtront plus. Tu sais, moi normalement, j’aime secouer le cocotier. »

Je lui ai dit que ce genre de situation est de plus en plus fréquente et qu’il fallait que chacun prenne ses responsabilités.

Il me dit que j’avais raison et que malheureusement, il s’occupait des petits ce soir.

La prochaine fois on aurait plus de temps.
Lu à la terrasse du café Saga, 20 h 50

 

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28 janvier

 

Hier, j’ai lu ma chronique devant des gens qui mangeaient au café Saga. A la table à côté, il y avait cet homme qui m’a contraint à prendre un avocat.

Heureusement, mon défenseur est un ami d’enfance. Je peux le payer avec de la peinture.

Les trois hommes à la table d’à côté sont les trois fils de trois hommes qui firent partie de l’élite liégeoise : un grand ténor du barreau

un grand trésorier

et un grand architecte.

Les trois jeunes quadras cyniques, avocat, comptable et architecte, ne sont plus dans cette ville dévastée qu’une élite d’argent.

Au moment de payer, ils ont décidé de jouer.

 

Enfants, ils nous arrivaient de nous tirer la culotte, ces espèces de petites culottes en éponge, aux couleurs pastel et aux élastiques doux.

On tentait de mutuellement se déculotter, ça faisait rire.

 

Là, dans ce bistrot, au moment de l’addition, les trois quadras se sortaient mutuellement le fric.

Ils plongeaient leurs mains dans les portefeuilles de l’un et de l’autre, pour tirer sur des billets de 50, 100, 200, 500 et les sortir en liasses au grand jour devant les airs faussement gênés de la victime et tout cela en riant comme des choucas.

 

 

Lu sous l’abribus aux pieds de la cathédrale, 21 heures

 

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29 janvier

 

Hier, je suis très en retard, je veux prévenir Patrick mais son numéro se trouve dans mon GSM (celui qui sent la pisse de chat).

Je cours vers le bus 24 à l’angle de la rue du Géron et de la rue du Cotillage : un chien.

 

Une tête noire dans une crinière rouge,

Deux yeux troués de noir,

Immobile.

 

Je marche comme quelqu’un qui n’a pas peur.

L’angle passé, je dévale la ruelle en pente vers l’arrêt de bus.

Je sens quelque chose à mon mollet.

Le chien est derrière moi, il me respire.

Dans la rue de la Sèche, plus large, il marche à côté de moi. Je vois sa chaîne brisée.

Il est perdu.

Le chien me suit.

Il a vu quelqu’un qui donne l’impression de savoir où il va, et il le suit.

 

Le bus passe devant mon nez et je reste là, avec le chien décontenancé par mon immobilité.

Il cherche quelqu’un qui va, pour le suivre.

Je le vois maintenant au loin devant une voiture un peu oblique.

Pour éviter l’animal, le véhicule a bloqué les quatre pneus au frein à main.

Personne n’est blessé.

 

Dans le bus, j’ai bien vu ce jeune Turc sonner l’arrêt sans avoir à descendre, simplement parce qu’il avait remarqué la course de deux personnes pour tenter de nous rattraper.

C’est de la beauté, tout le contraire de notre époque ou de ce qu’il s’en dit.

 

L’antidote, la solution.

 

Lorsque les deux personnes sont entrées par l’arrière et sont passées devant lui, il a baissé les yeux.

 

 

Lu sur le boulevard, très tôt le matin

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Chroniques – Ouilles

Chroniques – La couleur des minorités

Chroniques – La précarité déborde

La précarité déborde comme la mousse du lait sortant d’un caquelon chauffé à blanc par une atmosphère surchauffée.

Autour tout est calme,

ce n’est que de la mousse. Lorsqu’elle retombe il ne reste qu’une tâche brunâtre et une odeur que vous connaissez.

Alors nous prenons un produit vu à la télévision, une éponge abrasive et nous frottons pour faire revenir le propre, le brillant – «  pour faire fuir les tâches ».

Et tous les jours…

Au centre des villes, comme au Paléolithique…Partout où l’on trouve un surplomb, une entrée, un couloir, des hommes, des femmes, des enfants passent la nuit et font ce que font tous les êtres vivants en amont et en aval de la nuit.

Le lendemain, des petits camions tout neufs passent avec leur produit vu à la télé et leurs brosses abrasives pour effacer les tâches avant le passage des braves gens qui courent vers le travail.

Mais comme cette mousse précaire déborde tous les jours plus abondamment, les produits vus à la télé et les brosses abrasives n’arrivent plus à rendre l’éclat, le propre, le brillant qui nous rassure.

En passant à toute vitesse … entre nos bus, trams, voitures, parkings, trains, vélibs… en traversant les places publiques …à toute vitesse, …nous devinons chaque jour …sous chaque surplomb, à l’entrée et à la sortie des centres commerciaux, des bouches de métro… nous devinons et même nous pouvons lire chaque jour un peu plus précisément sur le sol, comme dans un test de Rorschach …chaque jour, nous observons de manière plus précise les tâches, les traces laissées par les hommes, les femmes et les enfants pendant la nuit sur le sol ….et nous courrons un peu plus vite, sur le fil de notre trajet vers le travail ou plus vite encore à la recherche d’un travail… nous courons à travers l’odeur de plus en plus âcre laissée par l’urine et les corps anxieux.

Pour les plus présents d’entre nous, il n’est pas difficile de mettre un visage sur ces tâches et ces odeurs laissées dans ces grottes contemporaines. Des hommes, des femmes et des enfants se tiennent debout, hagards comme nous le sommes devant notre reflet dans le miroir lorsque la nuit fut agitée et que nous sommes au saut du lit. Emmitouflés dans une maison de tissu, seul ou en clan, ils entament la journée en nous voyant passer à toute vitesse, ils nous voient comme nous les voyons : irréels

Il n’est pas bon pour une société, pour son élan, pour tout ce qu’elle souhaite dans ses fantasmes sociaux que ses lieux symboliques sentent l’urine et la sueur. Petit à petit cette odeur va créer une époque du type de celle que nous enseignent avec une tronche blonde et recueillie les experts qui parlent à nos enfants des périodes troublées.

Nous parlons de mémoire, de «  plus jamais ça » et nous recevons des subsides et nous créons des émissions, des institutions qui nourrissent ces tronches blondes et affectées qui nous parlent des moments dans l’histoire où l’homme va déraper.

Ils nous disent que les dérapages ont eu lieu par l’effet de notre absence face à ce qui émane du réel au jour le jour. Ils nous disent que ces époques nous poussaient à accepter avec de plus en plus de conviction de nous laisser emprisonner dans un abandon, une habitude, une indifférence, une pensée, une doctrine, une culture, où il existe des sur et des sous-hommes.

Si la place publique continue à recevoir les tâches, les stigmates, les odeurs d’une sous-humanité sans réagir nous connaissons la suite, on nous en parle au cours d’histoire à l’intérieur des frontières bien propres des territoires de nos mémoires sélectives.

Plus nos places publiques, nos bouches d’aération vont paraître sales et sentir l’urine, plus aux deux bouts de la société,  les hommes vont se radicaliser. D’un côté, nous connaissons les violences qui émanent d’un homme humilié, effrayé, affamé et de l’autre nous connaissons l’attitude de ceux qui ne voient la société qu’à partir de leur réalité de classe. Ils construisent des murs de plus en plus hauts derrière lesquels ils inventent une culture, un art contemporain qui parle de l’autre côté sans jamais y être confronté. Le soir en famille, ils regardent avec leurs tronches blondes et recueillies les spots, les œuvres qui vantent les produits qui rendent les surfaces propres et parfumées et ils achètent des éponges de plus en plus abrasives pour effacer des traces de plus en plus écumantes sous l’effet d’une atmosphère surchauffée de non-dits.

 

On nous dit souvent que le clivage droite – gauche n’est plus à l’ordre du jour.

Je pense également que les clivages, la particratie, le cloisonnement font partie de ce qui nous empêche d’avoir un second souffle. Mais pour ce qui me concerne, dans cette époque où l’équilibre fait de plus en plus de place à l’instabilité il va nous falloir choisir. Dans cette époque où le calme apparent est essentiellement dû à notre envie d’avoir la paix, c’est-à-dire à notre indifférence pour les enjeux politiques dans lesquels nous nous sommes individuellement et collectivement inscrits, il va nous falloir agir.

Dans cette époque où la stabilité des institutions est essentiellement due à notre capacité à encaisser, à notre force d’inertie plus qu’à nos décisions courageuses pour corriger ce qui nous paraît suicidaire, il va nous falloir prendre nos responsabilités.

Dans cette époque, il nous faudra courageusement rêver à ce qui nous manque.

Dans cette époque de charnière, ne laissons pas nos doigts dans les portes qui se referment. Ne nous laissons pas glisser vers des époques de charnier par omission que nous déterrons plus tard dans des émissions qui nous expliquent et nourrissent notre belle indignation.

Il s’agit d’être clair pour que chacun puisse se situer.

D’une part, il y a les hommes, les femmes et les enfants qui pensent que la société se pense à partir de leurs propres sentiments, de leur vécu propre. Et que les modèles généraux, les règles, la culture s’envisagent à partir de ces réalités concrètes irrévocables. Personne ne peut les prendre en défaut sur ce qu’ils disent. Ce qu’ils disent c’est ce qu’ils vivent réellement. « Tous ceux qui mettent cette réalité en péril nous insécurise. Il faut donc agir sur cette insécurité et créer toutes sortes d’outils qui protègent notre réalité de l’irréalité des autres. »

En résumé : «  Tout le monde grâce aux institutions que nous avons mises en place est capable de vivre une réalité satisfaisante et ceux qui vivent à côté de ces réalités, ceux qui la contestent, ceux qui la combattent, sont inquiétants et doivent être sèchement contrôlés pour qu’ils s’intègrent ou qu’ils disparaissent. Nous voulons qu’on nous laisse vivre ce que nous vivons et donc ce que nous pensons à l’abri en toute sécurité. »

Voilà une façon de voir le monde, tout cela a été dit d’une manière extrêmement résumée j’en conviens mais avons-nous le temps pour des choses trop longues.

De l’autre côté il y a des hommes, des femmes, des enfants qui tiennent autant compte de leur réalité personnelle que de leur rêve de leur métaphysique.

Ils disent que la sécurité va venir autant du respect que nous avons pour l’air, l’eau, la terre et le feu que d’un investissement massif dans l’accueil. Ils souhaitent la mise en place d’un accueil sur mesure de tout un chacun.Pour se faire, il nous faut des règles claires c’est-à-dire transparentes, visibles par tous, écrites et comprises par tous. Ils se disent que la réalité est autant personnelle que sociale. Ils se disent que l’enseignement est à rêver, que la culture, l’agriculture, l’architecture, la mobilité, notre relation à la nature, à l’autre et à tout ce qui nous dépasse est à rêver avec autant d’intensité que ce que nous sommes prêts à investir pour fonctionner. Le rêve, l’esprit, les essais et erreurs avec l’autre même avec nos antagonismes sont le travail, la réalité que nous avons à partager. La construction d’une société avec la somme de nos différences est l’enjeu concret de l’époque qui se présente à nous.

Bien sûr il y a une grande différence entre ces deux familles, entre ces deux façons de vivre. Une ne tient compte que de ce qui est là (en dehors de dieu) et puis l’autre ne peut compter que sur sa capacité à jouer jusqu’à transformer la société par l’effet des résultats qui émane d’un jeu sérieux qui va accoucher d’institutions créatives sur mesure. Ce seront des institutions polyphoniques où la pensée n’est pas que le résultat de ma pensée personnelle mais la résultante du métissage de la somme des particularités qui souhaitent vivre ensemble sur un territoire donné.

Il y a ceux qui en marchant sur les tâches, en courant au creux d’odeurs d’urine et de sueur pensent qu’il faut inventer des nouveaux produits vus à la télé de plus en plus efficaces qui nettoient sans effort en ne laissant aucune trace tout en déposant des parfums artificiels que nous pouvons choisir et d’autres qui pensent que l’urgence, le sommet de la hiérarchie, ce qui fait la grandeur de la société, c’est de trouver une place quelle qu’en soit le coût à tout un chacun. Pour notre sécurité, nous devons trouver une place à chacun tel qu’il est selon les critères ancestraux de l’accueil que nous réservons à l’étranger, au blessé, à l’enfant, au vieillard et au faible. Soit nous pensons que nous n’entrerons jamais dans ces catégories ou que c’est notre entreprise personnelle, notre capital qui doit nous protéger ; soit nous pensons que les solidarités quelles que soient les révolutions (dans le sens des cycles) qu’elles entraînent sont les seules solutions pour vivre dans des sociétés sécurisées, prospères et lumineuses.

Il est vrai que les critères de gauche, de droite, de particratie ou de cloisonnement ne sont plus crédibles. Mais par ailleurs on ne peut pas rêver le beurre et l’argent du beurre, même dans nos rêves, il nous faut choisir entre les rêves individualistes où l’autre n’est qu’un décor ou un rêve avec l’autre où nous bâtissons une société de l’accueil ; un rêve où nous avons une place et où nous avons appris à laisser une place à ce que nous ne comprenons pas et qui n’existe donc pas dans notre sentiment mais qui existera toujours dans les réalités qui nous sont faites.

Trace archéologique récente – Performance le 12/09 à Bordeaux

Rencontre avec le musicien québecois Erick Dorion dans le cadre des Transatlantiques, une co-production Rhizome et Transcultures, en partenariat avec N’a qu’un oeil