W.M.
Chroniques

Chroniques de Werner Moron

Les amis…

96540153_2309279056041701_1140058790519898112_o

Je suis dans une période de ma vie où une voiture noire sur le trottoir d’en face m’empêche de dormir pendant une nuit entière. Un ami m’a fait savoir que l’Académie Royale des Beaux-Arts, que j’ai quittée cinq ans plus tôt, organise deux examens. Comment sait-il ça ? Je sens bien qu’il me faudra encore plusieurs années pour oublier ce que l’enseignement m’a inoculé et il me faudrait déjà devenir prof. Il me parle du nombre d’heures à prester par semaine et du salaire. Je promets d’y réfléchir.

Une semaine plus tard, je me retrouve dans les grands couloirs en marbre, sans avoir dormi depuis 48 heures. Je passe les deux examens en étant persuadé que je n’ai aucune chance. En fin de journée, un inspecteur de la Communauté française donne les résultats. Je suis premier pour les deux épreuves ! Tout autour, les autres candidats et les barons de l’institution se lèvent comme une bourrasque sur un lac froid qui se ridule et puis se gonfle d’une énorme vague de protestations. Comment est-ce possible avec qui a-t-il-couché ? Qui se cache derrière cette intrusion ?

Je me rends au syndicat (c’est obligatoire), en vue de mon engagement comme professeur de couleur dans cette école. Je m’approche du guichet, je leur donne mon nom. La femme repart en balbutiant et revient en me disant : « Nous avons un petit problème, nous ne pouvons pas prendre le risque de nous engager à couvrir votre assistance juridique alors que vous n’avez encore jamais cotisé ». Comment se fait-il que le syndicat connaisse mon nom, et que la dame me parle d’assistance juridique ?

Premier jour devant les élèves. Ils me parlent tous de l’affection qu’ils portent pour à la professeure que je remplace. Sur le temps de midi, un collègue me fait savoir que quelqu’un a mis la somme qu’il faut pour entamer une action au Conseil d’Etat contre ma nomination.

Petit à petit, pour me défaire des mâchoires de toute cette injustice, je me suis vraiment consacré à tenter de transmettre quelque chose aux étudiants.

Une majorité part dans l’aventure de peindre en s’appuyant sur des références, Dali, Warhol, Magritte…

Je propose aux étudiants de partir de leur histoire personnelle. Je me rends compte que cette proposition les rend, pour la plupart, rétifs, voir agressifs. Ma proposition fait peur. Je leur propose alors un exercice.

- « Avant de vous cacher dans la peinture, laissez-vous immerger par la couleur. Voilà ce que je vous propose, nous appellerons ça : Trajet réel, Trajet rêvé. Découpez une bande de papier, munissez-vous des trois couleurs primaires, ajoutez du noir et utilisez le blanc du papier. Le jeu consiste à tenter sans volonté, le plus viscéralement possible, de rendre compte des couleurs qui vous entourent depuis le moment où vous ouvrez les yeux jusqu’à ce que vous vous retrouviez ici dans cette classe devant ma tronche de cake. Nous sommes au cœur de l’hiver, tentez de donner les impressions de nuit, d’éclairage électrique. Qu’y-a-t-il comme couleurs dans un bus, une rue, une place ? N’essayez pas de décrire tout, vous allez vous rendre compte très vite que ce trajet englué dans la routine, quand on le regarde avec une certaine insistance, est déjà infini, hors de portée. Quoi qu’il en soit, la couleur existe partout autour de nous, mais en même temps, il y a des couleurs en nous qui ne se retrouve pas en hiver au cœur d’une ville post industrielle. Pour se faire, vous découpez une autre bande de papier de la même dimension que la première. Vous la punaisez au mur, en-dessous de votre trajet réel et vous déposez de nouveau le plus spontanément possible les couleurs qui vous viennent de l’intérieur et qui manquent sur la première expérience.

Nous appellerons ça Trajet rêvé. Les deux bandes côte à côte donnent le début d’une intuition des couleurs qui pourrait vous signaler, vous correspondre ici et maintenant, quand vous souhaiterez faire une peinture ».

A d’autres moments, je leur demandais de venir de couvrir des petites et des moyennes surfaces avec une seule couleur. Ce travail se faisait avec un petit ou un énorme pinceau, avec un crayon de couleur, ou un feutre. On pouvait également répondre à la demande en laissant couler la couleur sur la feuille, en pleine pâte, moyennement ou très diluée. Les étudiants pouvaient également venir en classe avec des morceaux d’emballage, de métal ou de plastique. Il s’agissait toujours de la même couleur mais soit extraite du papier glacé, soit inscrite dans la masse. Tous ces fragments étaient ensuite accrochés dans l’atelier et finissaient par recouvrir le volume. Ce fût donc la semaine du blanc, du rouge, du jaune, du bleu et du noir. Ensuite, ce principe était reproduit avec les couleurs secondaires : l’orange, le vert et le violet. Non seulement nous vivions en immersion dans une couleur et nous pouvions en sentir les implications physiques et mentales sur notre corps et notre esprit mais en plus chaque manière d’étaler la couleur amenait une vibration particulière qui par sa simple présence enseignait quelque chose.

Je me suis rendu compte, avec le temps, que tous les exercices que je leur donnais tentaient de les désincarcérer du désir qu’ils avaient de s’inscrire dans le sillage d’une tendance, d’une référence et d’un concept qui les éloignaient (à ce moment-là de leur initiation) de toutes les richesses qui se logent dans leur trajectoire personnelle.

La plupart estimait qu’elle n’avait pas le vécu nécessaire pour nourrir une œuvre. Et moi, je pensais que celui ou celle qui est arrivé(e) à l’âge de 14 ans a déjà en germe suffisamment de combustible pour s’exprimer durant trois vies.

Je leur est alors proposé d’une manière totalement intuitive, en contre poids avec l’atmosphère générale, comme pour tous les autres exercices, un travail sur trois mois qui s’appelle « Les Nations Moi ».

Il s’agissait d’un jeu de questions simples et imparables, auxquelles il fallait tenter de répondre le plus limpidement possible et toujours en passant par un Trajet réel et un Trajet rêvé.

Trajet réel : on répond donc d’abord avec la plus grande honnêteté, de la manière la plus factuelle possible, sans penser à faire poétique ou artistique. Trajet rêvé : lorsque l’on obtient ce résultat, on peut revisiter cette réalité en y ajoutant des éléments rêvés, imaginés qui corrigent notre histoire personnelle en y incluant nos aspirations profondes qui n’ont pas toujours pu s’exprimer dans notre quotidien.

Comment te voyais-tu petit ? Comment voyais-tu le monde ? Comment te vois-tu aujourd’hui ? Comment vois-tu le monde ? Comment t’imagines-tu plus tard ? À quoi va ressembler le monde ? Comment la personne qui te connait depuis l’enfance et que tu estimes suffisamment saine pour ne pas te démolir, te voyait-elle dans l’enfance ? Comment te voit-elle maintenant ? Comment t’imagine-t-elle plus tard ? Il y avait encore plein d’autres questions sur la description entomologique des lieux, l’endroit où l’étudiant avait vécu, ses souvenirs les plus anciens et les plus précis, etc.

Les réponses pouvaient se faire en dessins, en couleurs, en objets symboliques, en sons, en vidéos ou par écrit. La farde ou la boite dans laquelle étaient compilées toutes les réponses devait avoir une charge si l’étudiant en avait le désir, ne pouvait regarder le travail de l’autre. Il s’agissait d’un dossier personnel, secret qui allait nourrir ce qui serait exposé ultérieurement. Comme nous étions dans une école et qu’il fallait montrer des choses à des jurys, tous ceux qui jouaient le jeu obtenaient la cote maximale.

Je leur ai demandé ensuite de réaliser un « drapeau peinture sculpture » qui représentait leur « Nation moi ». « La Nation moi » est un pays qui se rend compte qu’il n’est fait que de frontières et de passages vers une infinité d’autres « Nation moi ».

J’ai réalisé que mon attitude était assez traditionaliste. J’installais un contrat avec l’étudiant. Quand il se présentait au cours, il devait rester pour la séance entière : trois heures. S’il était en retard ou s’il partait en cours de route, je voulais bien l’indiquer « présent » mais il ne faisait plus partie de la séance jusqu’à la fois suivante. Il pouvait se rendre dans la cour intérieure ou à la cafeteria mais pas à mon cours. Il était interdit de venir chargé, c’est-à-dire en ayant bu ou fumé, etc. Vu mon passé récent, je me suis demandé d’où me venaient ces exigences ? La dernière ½ heure de cour, nous passions en revue chaque travail réalisé par un étudiant seul. Il se plaçait devant l’ensemble de la classe avec son travail et je commentais ce qui était présenté comme un critique d’art. Je laissais également la possibilité aux autres étudiants d’exprimer ce qu’ils voulaient devant le résultat de leur collègue et nous finissions toujours par applaudir l’effort fourni.

A la fin de l’année académique, malgré l’incroyable plaisir d’avoir rencontré les étudiants, j’ai dit aux « propriétaires » de l’école qu’ils pouvaient reprendre leur place. Ils avaient pourtant cherché partout où eux tirent leur entre soi et n’ont pas trouvé le moindre petit piston dans ma démarche. Et pour cause, les seuls pistons que je connaissais à l’époque étaient ceux qui s’agitaient autour du travail de femme machine de ma mère à la FN. J’étais pour eux une véritable énigme : comment étais-je arrivé là ? La place de peinture au cours du soir et la place de prof de couleur étaient de nouveau vacantes. « Gardez tout, moi je me barre ! ».

8 mai 2020

Les amis…

95246392_2303139839988956_7282532790317350912_o 95610469_2303138866655720_3754735361637482496_o

Et puis un jour, on traine dans ses archives. Le dixième dessin, la centième photo, fait du premier une archive. Ceux qui la voient passer pour la première fois lui donne vie ou lui ferment les yeux en n’y prêtant pas attention. Mais moi, je risque fort d’archiver.

Aujourd’hui nous commençons à comprendre que le virus qui sans attendre a tué, blessé, empêché l’humain avec lequel il rentrait en contact, en est maintenant arrivé à nous mettre dans la situation des grandes vacances obligatoires avec soi-même pour une longue durée. Nous allons devoir vivre séparé de corps pendant longtemps.

L’autre qui nous hérissait lorsqu’il nous frôlait dans les villes bondées. L’autre qui mit bout à bout forme les chiffres qui nous disent que nous sommes surpeuplés comme on parlerait de sur poids morbide. L’autre que l’on ne montrait qu’au coin de la rue à minuit, aujourd’hui nous amène le pain , le médicament, le mot qui permet de tenir une journée.

Tout ce qui va se dire sur le COVID pendant les dix ans qui viennent sera des dessins, des esquisses, de futures archives. Ce que nous vivons nécessitera dix ans pour être compris. Il faudra aussi un récit qui sera constitué de la somme des récits digérés par le temps. Tout ça existera, espérons-le, dans une époque où tout sera à nouveau stable pour celui qui par une forme de digestion dira par la littérature, le cinéma, la science, ce qui s’est passé.

Nous ne pouvons pas attendre ce récit qui nous expliquera cette période de pandémie dans une époque où tout sera stable de nouveau pour ceux qui vivaient comme un occidental moyen.

Plus que jamais, le révisionnisme poétique me permet de me protéger de ceux qui dans la barquette de l’humanité face au virus se laissent allez à la panique de croire qu’ils détiennent la vérité. Nous ne pouvons plus accepter qu’au nom d’une certaine liberté des individus se placent au sommet. Par leur imprudence, leur manque de connaissances et d’intérêt pour l’humanité, ils nous maintiennent dangereusement en prison. Pour l’époque qui vient, je ne souhaite faire « humanité », « commerce » et « fête » qu’avec ceux qui le désirent aussi. Ceux qui pensent que l’état providence, la politique ou et la société sont liberticides, je les comprends mais aujourd’hui il faut faire un choix clair : vous rentrez ou vous sortez de la cage des hommes qui se tiennent les coudes. Nous, c’est « Donner, recevoir et rendre » (cf. l’anarchiste Kropotkine).

Je suis anarchiste, c’est-à-dire un homme politique adulte. Je n’ai pas besoin de super structure législative, je suis capable – en fonction de mon talent ou de ma profession – de penser, d’organiser, d’incarner une politique du soin, de la nourriture, de l’habitat ou du respect de l’habitat. Nous sommes capables chacun d’où nous sommes, si nous prenons nos responsabilités à 1/7000.000.000 de construire une sorte d’hôtel organique capable de vous accueillir jour et nuit où que vous vous trouviez sur terre parce que des hommes, des femmes et des enfants auront construit des bunkers végétaux au cœur desquels ils vivent leur vie comme si il était possible de faire de chaque dessin une archive où la mort ferait partie constituante de la vie. Où la vie et le respect de la vie sont les seules choses auxquelles on peut mesurer le sacré ou la valeur de quelque chose : d’un roi, d’une loi ou d’un paquet de fric.

Pour l’immédiat, créons avant tout autre forme de désir, un mètre carré stable. Des couloirs des zones d’échanges, des entrées et des sorties respectueuses des précautions ; nous nous assurons que chaque être vivant pour une raison qu’il nous revient de nous-même d’expliquer a droit à de la nourriture en abondance et en qualité et un lieu où il peut habiter et être habité.

Une fois que nous aurons créé une zone de démarcation avec le virus, tout l’effort consistera à accepter de recevoir, de donner et de rendre ce qui nous revient lorsque nous mettons la somme de nos potentialités et de notre humanité au cœur de l’humanité. Si nous avons aimé être des individus, il va falloir sérieusement s’investir dans le réel juste autour de nous avec des gens que nous connaissons ou que nous ne connaissons pas. À dix, bien organisés, nous sommes capables de créer des mutuelles efficaces. Il ne s’agit pas d’être nombreux, pour toucher le nombre, dans un contexte de pandémie, il faut faire appel à une multinationale des alternatives. Ce qui n’est que le deuxième souffle de ce que nous devons mettre en place le plus vite possible.

Confiné, finement con, on s’étire, on fait le tour des angles. Confiné, finement con, pour trouver les interstices apaisés, les destinations dans le théâtre d’ombre et de lumière, sur la peau en plein air, loin du virus, de plain-pied dans la mentalité d’un printemps et de son triomphe. À quelques-uns, bien organisés, on ne risque rien. Même en rêve…

30 avril 2020

Les amis…

90878705_2277382509231356_2023219837420961792_o

 

 

Parfois, le sujet remplit tout l’espace disponible. On passe la porte, on dépose le pied sur le trottoir : l’air, la lumière, le temps tous les objets, tous les êtres vivants, les personnes immobiles dans l’abris bus, le chat à l’affut sous la haie de thuya, les thuyas eux-mêmes, les mouches au-dessus de la poubelle, les voisins derrières leurs murs de là où on ne les voit pas, tout – de la touffe d’herbe calcinée par la canicule entre les pavés jusqu’aux oiseaux en pointillé dans les banlieues du ciel – tout chante une mélodie, presque insoutenable, intime et belle. Vous n’êtes plus une conscience enfermée dans le sac de ses apparences, vous ne faites plus de frontière – comme on ne ferait plus d’anticorps.

 

Vous jouez à égalité avec les autres atomes, ceux des gens immobiles, de la poubelle, de l’abri bus, du ciel et du sol. La perception est presque trop forte, le plaisir fait presque peur, nous n’avons plus besoin du mystère. L’instant d’après, nous sommes avalés par le bus. La transpiration est de la transpiration, les sonneries sont des sonneries, les conversations intimes gueulés dans les smart phones sont de l’huile bouillante. Ce sentiment extralucide a fait place au roulis du trajet que nous faisons tous les jours.

 

D’où viennent ces moments hypertrophiés de notre présence ? D’où viennent ces moments de bonheur à haute fréquence ? Nous les traversons quelque fois dans notre vie, nous ne les maitrisons pas, ils ne nous donnent aucune explication. Nous ne pouvons pas les provoquer. Est-ce un peu de chimie intérieure qui s’est échappée et puis diluée ? Est-ce un portail quantique qui s’est entrouvert et que quelque chose a vite refermé ? Ou bien s’agit-il d’une jubilation qui s’est détachée de l’idée que nous nous faisons de nous-même et qui – comme un jeune chien, le temps d’une exploration de quartier – est allez pisser un peu partout au-delà de l’enclos de notre réalité domestique ?

 

Toujours est-il que quand ce genre de lévitation nous arrive les deux pieds sur terre, on se rend bien vite compte que le sujet, le vrai sujet est hors de portée et que nous ne pouvons en décrire que l’écho.

 

27 mars 2020

 

Les amis…

90671375_2273528516283422_7745874905886883840_o

La première fois que j’ai entendu un collègue me dire qu’il était devenu un professionnel, je me suis cru invité comme témoin d’un diner de con. Je n’en croyais pas mes oreilles. Nous étions dans un Musée en Espagne et le gars vient vers nous presque hors de lui. C’était comme s’il venait d’apprendre qu’il était cocu. Il nous explique que c’est bien beau toute cette pureté, cette quête de liberté, de créativité sans bride, mais si c’est pour systématiquement faire peur à ceux qui peuvent nous faire avancer dans la carrière, ça sert à quoi ? Toi, Werner, comment veux-tu te faire repérer par les collectionneurs si ton extrême perméabilité au mouvement du monde te fait choisir une forme nouvelle à chaque tableau. Derrière son attaché caisse, il venait de sortir toute une panoplie d’objets de communication qu’il s’apprêtait à nous montrer. Mon pote lui demande de patienter un instant et court dans les salles du Musée pour ameuter les autres exposants afin qu’ils profitent du truc.

« Tu peux nous répéter ce que tu viens de nous dire pour que les autres en profitent ? C’est vraiment très intéressant ».

Le mec s’exécute encore plus enflammé. Au moment où il sort une photo noir et blanc de lui avec un regard de tueur et une main sous le menton, je lui dis : « Tu crois que tous ceux qui nous inspirés, ceux qui ont vraiment bougé les meubles à partir de la fin du 19ème siècle se voyaient comme des professionnels ? Tous ces hyper ventilés qui ont ouvert la fenêtre pour aérer la pièce surchauffée de conventions, tu crois qu’ils se voyaient pros ? Tu les vois étudier la tendance comme on surveille la bourse ? Ils pouvaient se comparer à un moine soldat, se sentir le fils d’un pharaon ou même se prendre pour le soleil, ce qui j’en conviens est légèrement exagéré. Mais de là à se dire qu’ils allaient se consacrer pour la réussite à suivre les sillons et les recettes d’une profession, je crois qu’ils auraient préféré devenir mytho en chambre, vendeur d’armes ou gourou de bar. Artiste professionnel, c’est bon pour les amerlocs ça, nous on est beaucoup plus spongieux, stratifiés, fourchus ».

- « Je vais faire ce qui faut pour faire partie de ceux que vous méprisez et qui ne connaissent même pas votre existence. Je vais voir des pays que vous ne verrez jamais, je vais manger tous les jours des merveilles que vous ne mangez qu’aux réveillons, je vais travailler dans des ateliers immenses bourrés d’assistants, je vais rencontrer tout le monde et j’arrêterai de cracher sur ce qui me fait envie».

- Je lui dis : « Tu crois que le plus célèbre de tous les professionnels vivant est connu de combien de personnes, toi ? 10.000 ; 100.000 ; 1.000.000 ; 10.000.000 de personnes ? »

- « La guerre est finie ce sont les sportifs qui ont gagné. Les footballeurs eux sont réellement des professionnels connus par 7.000.000.000 de personnes. Les plus connus chez nous, en Belgique, ils sont connus de combien de personnes ? Je peux comprendre que l’on ait envie que notre travail soit vu par le monde entier, je veux bien comme une star du foot être le plus connu du monde. Mais comme cette place est prise et que les artistes plasticiens – même les plus connus – arrivent loin derrière les animateurs télé, les politiciens, les PDG, les tueurs en série, les stars du porno et les terroristes alors, pour ma part, si je dois être le plus quelque chose du monde, je serai le plus inconnu de tous ceux qui mettent honnêtement leur peau sur la table, le plus inconnu de tous, inconnu de 7.000.000.000 de personnes, plus inconnu que toi. »

Aujourd’hui 30 ans plus tard, je constate que j’avais raison, je suis un artiste invisible, mais c’est lui qui a gagné, nous sommes devenu 7.000.000.000 de professionnels.

22 mars 2020

Les amis…

87822668_2256497467986527_4454086806295543808_o

 

 

 

Toutes les nuits étaient serties de petites lumières qui ne m’étaient jamais apparues avant. Des livres, des rencontres, des musiques, des langages se laissaient soudain approcher. Je ne cherchais pas à me cultiver, c’était la naissance de mon propre langage qui avait faim. Cette rivière intérieure que nous logeons tous, quand nous ne la nourrissons pas, elle s’atrophie et prend toute la place. Nous devenons alors des tronches pleines d’eau à une seule note. Une fois que nous lui ouvrons la porte, notre langage sait exactement ce qu’il a à faire et trouve sa nourriture tout seul, nous n’avons qu’à le suivre et lui donner ce qu’il demande.

 
Dans toute la ville et puis dans toute la région et puis dans tout le pays et puis le monde entier, le dessous des cartes se montrait par des chemins effarants.

 
Je pourrais ici évoquer mille rencontres avec la danse, le théâtre, le cinéma… Je vais n’en choisir qu’une qui est arrivée très tôt dans mon parcours : une exposition rétrospective d’un artiste allemand. Il venait de mourir. Il avait été aviateur pendant la seconde guerre mondiale. Touché par les alliés, son avion s’était écrasé en Crimée. Il fut recueilli et soigné par les tatars. Très gravement brulé, pour le soigner, il fut le déshabiller puis enduit de graisse et enroulé dans une épaisse couverture en feutre. Cet accident devint la source de son langage artistique. Mais le plus fascinant pour moi, c’est qu’on ne savait pas si l’histoire sur laquelle toute sa vérité était fondée était vraie ou non. Cette incertitude exprimée clairement au début de l’exposition, n’entamait en rien la justesse et l’honnêteté de tout ce qui allait suivre. Première révélation : l’affirmation, la certitude n’est pas obligatoire.

 

L’artiste travaillait avec de la graisse, du cuivre, du feutre. Ses dessins étaient stridents. Un crayon bien taillé entaillait la feuille, comme d’autres hommes dessinaient sur les parois d’une grotte pour entrer en relation avec ce qui est représenté. Juste à côté, au centre de la feuille, une tache donnait l’impression d’être devenue un être vivant juste au moment où elle avait séché.

 

Des vidéos montrent l’artiste dans une galerie à New-York en cohabitation avec un coyote sauvage. L’histoire nous dit qu’il ne veut pas mettre un pied sur le sol américain. Il débarque à l’aéroport, entre dans une ambulance et se fait amener de la sorte sur son lieu de travail. Là, il s’enroule de feutre, se fait livrer un journal par jour – qu’il ne lira pas – et entame une conversation de trois jours avec cet animal.

 

C’est comme s’il voulait rencontrer l’ambassadeur de ce qui vivait sur ce continent avant « The American Dream ».

 

 
Il nous dit que notre civilisation est malade et va déposer sa santé dans le lancement du parti écologiste allemand.
Rien dans ce qui me fait face, ni dans le fond, ni dans la forme, ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Sans le souffle inexplicable de cet artiste mort, il n’y aurait eu que des discours, des gravats, des matières grasses, des gros morceaux de bois, des coquillages et des cymbales. Plus j’avançais dans cet univers et plus mon trouble prenait de l’ampleur. Tout ce bordel me paraissait limpide. Le souffle passait. Je le vivais presque comme une maladie honteuse. Que vont penser mes copains loups de ma nouvelle musique silencieuse ? Comment se fait-il qu’une langue que l’on n’a jamais parlée se laisse comprendre.

 
Beaucoup de gens dont je faisais partie une heure plus tôt voulaient le brûler : « C’est un charlatan, il se fout de notre gueule ! ».

 
Un jour, un musée allemand achète une œuvre à cet artiste. La population hors d’elle, estime que l’argent public est dilapidé. La révolte s’organise. Une douzaine de personnes s’habillent dans des costumes grotesques en feutre, pour se moquer de ce pseudo chaman. Avant d’inaugurer son œuvre, l’artiste rejoint le cortège. Il porte une grande écharpe de loup autour de sa figure anguleuse et tient dans sa main un brin de mimosa avec lequel il bat la mesure de cette fanfare sarcastique. Les manifestants ont prévu de faire brûler leurs déguisements sur les marches de l’institution pour faire barrage à l’inauguration.

 

L’artiste sort alors un grand feutre noir avec une encre indélébile et signe chaque costume, un par un. Les manifestants déstabilisés repartent sur la pointe des pieds avec leur pactole, rien ne va brûler et Beuys rentre au Musée pour souffler sur la braise.

 

29 février 2020

Les amis…

82244349_2224376774531930_4982699002991476736_o

 

Pour gagner ma vie, j’ai vraiment fait de tout : de porte en porte, de la vente de bougies et de produits d’entretien ; arracheur de betteraves folles ; délégué « Belgique Loisirs » ; barman de cave ; technicien de surface en grande surface avant et après la présence des consommateurs ; portier de nuit à thème ; garçon de ferme pour le jardin de Madame ; porteur de quartiers de viandes puis de cartons de fruits et légumes ; des décors floraux pour les circuits de Formule 1… La liste est trop longue, les histoires que je pourrais en tirer feraient un très bon alicament romanesque, entre Zola et Despentes. Je vous en livre deux.

 
Je suis à Anvers, l’homme qui paye marche comme un hovercraft dans une immense maison vide. Il est entouré en permanence par quatre personne qui se partagent la moindre de ses contraintes. Lui, il décide sur le fil de son désir tendu comme une érection. Je me retrouve dans une très vieille maison de caractère. Elle vient d’être complètement vidée, curetée jusqu’à l’os et remise à neuf, comme lors d’un lifting complet. Le client est pharmacien. Il a fait fortune en quatre ans, en commercialisant des gélules miracles pour la perte de poids. Je suis là, avec nos pinceaux et mes techniques de patine, pour tout remettre à vieux. Je commence par toutes les parties qui sont les plus sollicitées, autours des interrupteurs, des poignées de portes, de fenêtres, au-dessus des éviers et du plan de travail. J’avance vite, les pièces reprennent une âme de vieux châteaux. Au bout d’une heure et demie de travail, l’hovercraft apparait et fait couiner un de ses poissons pilotes : « La patine est trop réaliste, Monsieur veut un vieillissement d’Opéra ! ». Je veux argumenter mais avant que je n’aie pu produire le moindre son, mon boss me dit de disparaitre et d’aller finir la fresque sur le mur de la salle d’eau. La piscine est immense, une vitre épaisse la sépare de l’étang du jardin. L’impression est saisissante, l’eau passe de beaux reflets de magasine à la Hockney à une eau sombre et saine qui ceinture les œufs de salamandre et des nénuphars d’une blancheur irréelle.
Je monte sur l’échafaudage pour finir l’esquisse d’un Piero de la Francesca, mon esprit se perd dans les fortifications justes au-dessus d’une croix en bois. Du coin de l’œil, par la verrière qui donne sur le jardin nu, une forêt avance le long du mur d’enceinte.
Je continue de peindre tout en continuant à observer ce spectacle à la Tolkien.

 
D’un coup, un des arbres de cette forêt en mouvement s’élève au-dessus du mur et vient se planter dans la propriété. Pendant les deux heures passées sur mon échafaudage, des grands chênes, des frênes et des saules sautaient le mur et venaient se planter dans le jardin nu. Mon boss avança vers moi en marchant en chaussettes jaunes sur la merveilleuse mosaïque d’inspiration byzantine et puis s’arrêta net, les yeux exorbités. Par un minuscule mouvement du menton, je compris que je devais le rejoindre. Je voulu lui parler de la forêt volante mais je compris que ce n’était pas le moment. Je descendis de mon échafaudage, je vins à côté de lui et là je vis clairement que j’étais parti des aplats solaires de Piero de la peindre, petit à petit, les touches tourmentées de Chaïm Soutine. Je lui dis « ce con n’y verra que du feu ! Il n’a pas su reconnaitre mon talent de faussaire pour faire du vrai faux vieux. Il ne verra pas le passage de la beauté mathématique du maître du quattrocento, vers les tourments du peintre juif russe de l’école de Paris ». Mon boss est blême. L’hovercraft entre alors dans l’espace en contemplant sa nouvelle forêt et nous fait savoir par une de ses excroissances humaines qu’il est content de la décoration.

 

La deuxième évocation d’un boulot alimentaire s’est joué sur quatre mois. Tout ça s’est déroulé à Estoril, Xérès de la Frontera, le Castelet, Okheneim , Silverstone , au Hongary ring et à Francorchamps. Un grossiste en fleurs avait décroché un contrat pour fleurir à chaque compétition le village VIP du Grand Prix de Formule I. Durant trois jours, des personnalités du monde entier sont invitées par les multinationales qui sponsorisent la compétition. Imaginez-vous un gros client de Goodyear, il habite en écosse, on vient le prendre en limousine à son domicile pour l’amener jusqu’à un hélicoptère qui le dépose sur le tarmac de l’aéroport le plus proche, de là en classe affaire on le pose sur l’aéroport de Marseille où un hélicoptère l’attend pour le déposer ensuite juste à côté du village VIP du Grand Prix de France, au Castelet. Une hôtesse va ensuite l’amener jusqu’à sa table où dans un luxe hors norme, il va dans cette immense tente climatisé manger des plats préparés par « Lenôtre » en regarder la course à la télévision. La retransmission est entrecoupée d’interviews exclusives des plus grands champions.On entre dans l’intimité des paddocks, on s’y croirait, on est dans le cœur de la course, tout en mangeant et buvant des mets étoilés. Ces très importantes personnes ne sortaient uniquement qu’en cas d’accident. Là, on leur donnait des jumelles et, pour les plus privilégiés, on les amenait en buggy dans les zones de sécurité, à proximité de l’événement.

 
Quand nous avions fini de disposer les milliers de fleurs autour des différents chapiteaux des multiples marques présentes, on me demandait parfois de faire des choses un peu spéciales dans les emplacements de certaines firmes. Je me souviens d’avoir disposé des fleurs sous une Maclaren, installée sur des socles en plexi. Je choisissais la couleur et la forme de chaque fleur pour en faire une tresse qui sortait du pot d’échappement, puis la coulée de fleurs finit par envahir tout le bas de caisse du bolide. Au centre de la tente, au milieu des tables, la voiture donnait l’impression ambivalente d’être dans une lévitation divine et d’être la proie d’un incendie violent.

 
Un des bras droit d’Eccelstone était une femme suisse d’à peine quarante ans. Son autorité naturelle ne nécessitait pas la moindre démonstration de supériorité. Son objectif, c’était l’excellence et le plus vite possible. Elle a apprécié mon travail avec la bagnole, le soir je fus invité au restaurant avec l’équipe de direction. « L’année prochaine vous revenez me dit-elle et nous proposerons ce genre de déco à tous nos clients ». Mon avenir était assuré, l’argent allait couler à flot !

 

Il était presque impossible de renter dans ce cercle très très fermé, mais une fois qu’on parvenait à l’intérieur, avec quelques aptitudes, on devenait un génie de garde. Plus rien n’était impossible.
Mon boss, un peu contrarié, me dit qu’il avait un rencart. Il quitta la table et moi pas. J’expliquai à cette femme de la précision d’une Rolex que pour la route que s’ouvrait à moi, ce genre de facilité allait me tuer. Elle ne me comprit pas mais me sourit d’une manière qui me trouble encore de temps en temps. C’était le regard tendre et effaré que l’on a pour un éléphanteau que l’on relâche dans son milieu naturel.
Le lendemain matin, j’ai réveillé mon boss. Nous étions déjà en retard et les suisses n’aimaient pas ça. Mon patron avait la moitié de la face comme une courge. La fille de son rencart était une rabatteuse. Elle l’avait entrainé dans un petit col, dans le massif des Maures. Une fois sur place, deux de ses complices l’on dézingué et puis dépouillé.
Le jour de la compétition, la machine des graphistes fut en panne, les deux Lotus ont fait la course sans le moindre autocollant publicitaire.

Au milieu du vacarme chromatique, ces deux bolides nus hypnotisaient tout le monde. Ils ressemblaient à deux anges immaculés, ou deux panthères affamées. Le fait que quelque chose ai manqué, à créer une magie qu’aucune volonté n’aurait pu égaler.

Je m’en souviendrai.

 

18 janvier 2020

Les amis…

80740013_2197761490526792_7288155100076310528_o

- « Tu ne vas quand même pas faire subir ça à ta mère ! »

C’est là le seul argument qui m’a fait lâcher prise. Depuis un mois, c’était clair et net, mes profs, mes amis, mon entourage, effarés, aucun ne parvenait pas à me faire bouger d’un millimètre. J’avais décidé de ne pas passer les examens qui allaient m’amener au diplôme.

L’aventure c’était tellement développée en moi, l’horizon avait pris une telle ampleur que je ne voyais vraiment pas en quoi j’allais salir tout ça avec un diplôme. Ce fût un tel effort pour garder cette belle sauvagerie en forme que l’odeur de vieux mercurochrome qui traine dans le mot diplôme allait tout soigner et dérégler. Un peu comme quand quelqu’un range ta chambre et que tu dois ensuite refaire des duplicatas de toutes sortes de choses que tu ne retrouves plus après. Et puis, à une semaine du jury, mon pote le plus sauvage me demanda si j’avais bien pensé aux conséquences que cela pourrait avoir sur ma mère.

C’est vrai que cela faisait onze ans que j’avais quitté les humanités sans obtenir le moindre petit résultat qui prouvait que j’avais grimpé une marche supplémentaire vers la société. Déjà que des études de peinture ne la rassurait pas, mais si en plus je devais lui annoncer que – pour des raisons d’hygiène – je ne voulais pas d’un diplôme, ça allait être raide. Elle m’avait toujours dit comme tous les prolos de l’époque : « fait d’abord des études universitaires et puis après tu feras ce que tu veux. Regarde le chanteur Guy Béart, il est ingénieur, si ça marche plus pour lui il pourra toujours trouver un vrai travail ».

Pendant sept jours, comme dans les moiteurs délirantes d’une fièvre paludique, j’allais étudier les différents cours généraux et choisir soigneusement les travaux pour les jurys de dessin et de peinture.

Les résultats tombèrent : « La plus grande distinction ».

Plus tard, j’ai appris que mon maître d’atelier avait tenté de négocier avec le jury extérieur pour faire baisser le grade et le ramener à la mention « distinction » tout court. La saison des croches pieds était ouverte. Porca Madona.

 

 21 décembre 2019

 

Les amis…

79533518_2190462647923343_4037193963168333824_o

 

J’ai changé six fois d’écoles primaires en six ans, voilà mon pays. Mes racines sont le jeu. Ma famille, c’est tous ceux qui savent jouer. L’étranger, la menace, ce sont ceux qui ont décidé de ne plus jouer leur mise, ceux qui savent par avance – avant de vous avoir rencontré- ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. J’ai été conçu au sud d’un pays et je suis né au nord, à Anvers. Ma langue maternelle est en « aléeï », « éeskye » et « amooï ».

Je suis arrivé avec ces sonorités à Lille, où les choses se disaient en « un », « in », « psère », « frrou ». De là, je suis parti pour Hollogne-aux-Pierres où l’on fait un Jazz trainant en mawaiie, hoho, naméee. Le fait de produire des sons en « un », « in », « stère », « frrrise » me rendait prétentieux aux yeux des autres. Je suis brièvement passé par Alleur, où l’on parlait un Jazz trainant, mais plus fusion, il y avait des touches sonores de tous les pays.

De là, je suis parti pour Zellik où le bruit de mes propos en jazz trainant me faisait passer pour un plouc. Chaque fois que j’apprenais la musique du coin, je me créais des problèmes avec le nouveau pays où je débarquais. A Koekelberg, dans mon école caserne, la cour était partagée en deux : d’un côté ceux qui parlaient en « aléeï », « éeskye », « amooï » et de l’autre, la tribu « alé –alaïe », « teuyntinne », « ketch ».

Ma nouvelle tribu voulait que je fasse la guerre à la tribu de ma langue maternelle que j’avais quittée 5 cinq ans plus tôt. C’est à partir de ce moment-là que je n’ai jamais plus pu faire allégeance à une habitude, une règle, une culture ou un ordre que je ne comprends pas. Avec le son de la capitale, je suis arrivé dans une cité ardente où j’ai dû me faire des amis solides et sincères à coups de poings.

De zéro à onze ans, la violence – même sur un objet, un insecte, et surtout sur un autre enfant – m’était absolument inaccessible. Ma douceur et mon désir de jouer m’attiraient une avalanche de problèmes et d’hématomes. J’ai étudié devant la glace les postures, la chorégraphie des cons de prédateurs et je les ai escroqués et même parfois braqués.
Je n’ai jamais cessé d’être ce petit garçon-fille mais l’orchestre d’une cour d’école, d’un coin de rue, d’un morceau de plage rend ça trop dangereux. Depuis, le masque fabriqué dans l’enfance me précède sans que je ne le souhaite. Il s’est collé à moi, jusque dans mes épaules, mes déplacements, mes accents. Je ne montre ma tendresse qu’aux vrais joueurs. Les autres, tous les autres me font peur et je les tiens en joue.

 

13 décembre 2019

Les amis…

79446308_2186234708346137_5321855819984142336_o

Ce jour-là, j’accompagne mon professeur à la foire de Gand. Il me fournit un peu de travail. Après avoir rompu avec les galeries, il me faut un peu de cash pour faire face. Nous partons avec une camionnette bourrée de dessins grands formats. La galerie anversoise qui le représente a loué un très beau stand. Nous entrons dans le hall des foires avec le véhicule. L’utilitaire s’avance entre les premières œuvres déjà accrochées comme dans une espèce de drive-in de l’art moderne et contemporain. Un coude posé sur la portière, je peux – en passant – sentir l’haleine de Piet Mondrian, Jeff Koens, Marie Laurencin, Arnulf Rainer, Magritte, Calder, Ben Vautier, Richard Long, Christo… Tout le monde est là : les valeurs sûres et les jeunes tigres de l’anti art. Je ferme les yeux et je glisse dans un train fantôme au ralenti, à chaque cimaise surgissent des femmes chanel tatouée d’un sourire Knokke le Zoute, des costumes Hugo Boss auréolés de sueur, des longues faces grises à gants blancs, des artistes enrhumés qui se placent sur le passage des femmes chanel et des costumes mouillés.
Nous sommes arrivés à destination. Un grand bureau en verre, des plantes vertes, des mange-debout ressemblent à une collaboration entre Marcel Broodthaers et Jef Geys. Ce ne sont pas des œuvres d’art, il s’agit du mobilier au cœur duquel on va signer les chèques. Nous savons tous qu’après cinq minutes dans un environnement d’art contemporain, on commence à chercher la signature à côté de l’extincteur ou d’une lézarde dans un mur.
Nous sortons les œuvres de la camionnette, les longues faces d’Ostie s’approchent déjà. Je leur dis que je suis là pour accrocher les dessins, j’ai l’habitude. Sans un mot, ils regardent mes mains et s’emparent des momies en plastic bulle avec leurs gants blancs. Je repars avec la camionnette au milieu des Tapies, Giacometti, Picasso, en constatant que les galeristes ont mis le paquet sur les Bram Bogart et les Jan Fabre cette année.
Nous sommes invités pour le vernissage pro, le champagne coule à flot. Les femmes Channel et les costumes mouillés se plaignent beaucoup du prix des stands, de la fragilité du marché et de l’ingratitude des artistes.
- « Depuis la crise du golf une galerie sur deux ferment à Soho ».
- « Oui, oui c’est un original tiré à 20 exemplaire, il numéroté 6, c’est une occasion unique, nous sommes les seuls à l’exposer dans toute la foire, c’est vraiment pour vous ».
- « J’adooore, je vais voir avec ma femme mais je pense que je vais déposer une option dessus ». Une longue face de raie manta vient poser une petite gommette verte avec son gant blanc à côté de la litho bleu.
Dans la camionnette, sur le chemin du retour, mon prof qui n’a rien vendu me dit : « Ceci c’est une petite foire, on va allez à Bâle, là c’est quelque chose ! ». Je lui dis que je ne mettrai plus jamais les pieds dans ce genre de cirque malsain, c’est trop dur, trop humiliant. J’ai eu l’impression d’être invité pour un buffet hors de prix où l’on avait convié tous ceux qui font partie du «un pourcent », pour qu’ils puissent définitivement exposer leur supériorité en se payant ce que nous exposons. J’ai l’impression que nous avons-nous mêmes mixés tous les plats pour les faire entrer dans une immense soupière en or massif : les huitres, les sabayons, les rôtis, la bisque, les zakouskis, les civets, le foie gras, les profiteroles, le mouton Rothschild, le saumon d’Ecosse, le sorbet de mûres aux éclats de feuilles d’or, le dom Pérignon, le soufflé au fromage, les ortolans, les blinis au caviar de la mer noir, les figues fraiches du Pirée, le parmesan 20 ans d’âge d’Émilie-Romagne, l’armagnac des Landes, le cheval blanc 1947 de Gironde, le trou normand et la coke de Colombie.

 

- « C’est une occasion unique de se montrer, les gens viennent du monde entier ».
- « Très bien mais alors, pourquoi nous à t’on fait lire, « Du spirituel dans l’art », « Lettre à un jeune poète », « « Bâtissons une cathédrale » cette discussions entre Beuys, Kounellis, Kiefer, et Cucchi ? »
On nous a fait perdre du temps. Y a un truc de trop, soit on fait l’impasse sur cette espèce de transmission des valeurs de spiritualité de la résistance à la convention, soit – entre chaque atelier – on nous donne un cours de marketing, de comptabilité à partie double, de schizophrénie active et de stratégie Sun TZU.
- « T’es vraiment chiant, tu te poses trop de questions, t’es un communiste ou quoi ? »
Le chauffage de la camionnette est bloqué au maximum, nous roulons en plein hiver avec les fenêtres ouvertes, les paysages sont des aquarelles qui ne servent à rien, je prends quand même quelques notes, on ne sait jamais.

 

8 décembre 2019

Les amis…

 

78239000_2178644235771851_1934803099499626496_o

« Tous les matins, quand j’ouvre mes poubelles, je trouve une dizaine de jeunes artistes au moins aussi talentueux que vous, j’espère que vous saisissez bien la chance qui vous est faites. » Nous sommes trois, encore étudiants, invités à exposer dans la galerie la plus en vue de la ville. Le mari de la patronne est féroce, il ne supporte pas nos petits réflexes religieux, nos petites exigences de puretés. Tout va vite, deux galeries à New-York, une en Turquie, des expositions un peu partout.
Le galeriste marche debout au milieu des toiles entassées par terre. Il choisit vite. Lui : « C’est quoi ton prix ? » Je ne sais pas quoi répondre… Il s’agace : « Ce n’est pas pro ! Je n’ai pas le temps. J’ai encore une dizaine d’ateliers à visiter cet après-midi ». Je lui donne un chiffre. Il le multiplie par 20. Je suis honoré. Il me dit qu’à partir de maintenant, je ne peux plus jamais descendre mon prix, sinon je serais cramé à vie. Lui : « Les gens n’aiment pas que l’on galvaude ce dans quoi ils investissent ». Je comprends que son estimation n’est en rien le reflet de ma valeur mais que ce chiffre va servir à gonfler sa marge sur les 50 % qu’il va prendre sur chaque vente.
Le jour de l’exposition, je vends tout. Tout le monde est gentil avec moi. Vers 22 heures, une Porsche s’arrête en double file, un homme entre dans la galerie. Il désigne trois toiles et s’engouffre dans sa bagnole. Je demande à mon prof ce que cela signifie. Il me dit : « C’est génial, le mec est un gros collectionneur, il t’en prend trois d’un coup ». Je me dirige vers lui pour le remercier. Mon prof me dit : « Ne fait pas ça, il ne parle pas avec les jeunes artistes ». Je lui réponds : « Si c’est comme ça, je ne lui vends pas ». Mon prof : « Si tu fais ça, tu es mort-né, tu n’as pas les moyens de ton romantisme ». Je ne bouge pas. Aujourd’hui encore, je regrette de ne pas l’avoir provoqué en duel.
Après l’expo, j’ai les poches gonflées de fric. Tout va fondre à la vitesse de l’argent d’un braquage.

- Le galeriste : « On ne t’a pas vu samedi ».
- Moi : « Depuis 2 ou 3 mois, je ne sais plus faire la différence entre le jour, la nuit, le samedi ou le lundi, je travaille énormément. »
- Lui : « C’est beau ce que tu dis, mais quand on fait une expo, tu dois être là, un point c’est tout. En plus, on a essayé de t’appeler à plusieurs reprises. On a quelqu’un pour la grande blanche et rouge, mais l’acquéreur l’aimerait en bleu ».
Il ne se rend pas compte de sa brutalité. Son abus de position dominante va me rendre dangereux. Livide, je lui sors la formule du videur : « ça va pas être possible ».
Après lui avoir largué une cargaison d’arguments simples et effilés comme des coups de lames, il me dit : « Tu peux aller où tu veux, nous finirons de toute façon par acquérir tes meilleures toiles au meilleur prix. Toi, tu vas pouvoir jouer dans ton film de poète maudit et nous, on continuera à écrire l’histoire sans toi ».

 

30 novembre 2019