365X Hier – Le 9 juillet 2004

by Werner Moron

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Hier, je suis allé sur internet pour montrer à Emilie, femme d’entretien au bureau, originaire de Guinée, des images de statuettes Fang. Dans les premiers jours de mon engagement, croyant comprendre qu’elle n’en avait jamais vues, je lui avais promis de lui ramener un livre sur les urnes funéraires de ses ancêtres.

Je tape « Fang », puis « statuette Fang », puis « statuette Fang image », rien de beau. Rien en rapport avec ce que je voulais lui montrer.

Beaucoup de sites très verbeux avec peu d’images et d’autres où la sculpture que l’on montre est belle mais utilisée, bidouillée à des fins graphiques, d’autres sites parlent des Fangs chinois.

La première fois que j’ai vu ces merveilles, c’est à Paris, au Musée Dapper.

Je revois encore cette petite tête montée sur un bâton glissé dans un cylindre.

Le petit visage n’avait aucune expression et c’était là toute sa magie.

Il s’incarne de votre propre état d’âme.

Les figures sont sculptées dans le bois et puis immergées pendant de longs mois dans des bains spéciaux à base d’huile de palme.

Ce qui donnait à ces visages miroirs, vides d’expression quand personne ne les regardait, une présence saisissante.

Sous la chaleur des spots, des siècles plus tard, les statues transpiraient.

Je n’en croyais pas mes yeux. La petite, là, avec ses yeux aussi ronds que sa bouche, transpire de la tempe. L’autre, plus loin, dans son urne presque rendue transparente par le temps, transpire juste dans le doux petit cratère que nous avons tous entre le nez et la bouche.

Ca lui faisait une allure de petit garçon un peu trop gros qui cherche les toilettes.

Il y avait là plus de présence, d’impression d’être devant de la vie, que devant n’importe quelle sculpture de l’Antiquité ou de la Renaissance tellement proche de notre image.

Je me retrouvais au musée Grévin des âmes.

Sur internet, je ne voyais rien.

Les sculptures ne me voyant pas, ne montraient rien, ne se laissaient pas voir.

Comment vais-je pouvoir expliquer à la très pragmatique Emilie que ses ancêtres ne se laissent pas voir par le sentier des images et qu’il faut se rendre jusqu’à eux pour faire éclore le reflet de notre âme.

 

Lu devant MultiGym à Liège