365X Hier – Le 16 juillet 2004

by Werner Moron

2

Hier, j’ai mis un foulard autour du cou d’Emile. Depuis quinze jours, malgré les médicaments, il se promène partout avec une petite toux sèche.

Le nez qui coule, des petits yeux rouges et une petite toux sèche qui n’évolue pas et qui ne disparaît pas, indifférente aux médicaments, c’est une allergie.

Pour ma part, depuis trois jours, ni les Zirtec, ni les Dafalgan codéïnés n’atténuent une migraine énorme, carénée comme un casque intégral, de la nuque au menton.

Dorothée réagit aux poils de chat et tousse comme un bichon maltais au contact d’on ne sait quelle présence microscopique en suspension dans l’air.

Sur la plus haute étagère, il y a une espèce de boîte de conserve que nous avons obtenue en écrivant à Test Achat et qui va nous révéler la teneur en radon dans la maison. « Radon », ça me fait penser à raton laveur ou ragondin, jamais entendu parler. C’est encore un de ces poisons subtils, discret et ancestral, qui ne nous fut révélé que très récemment et qui nous ronge à notre insu depuis que nous sommes fœtus peut-être.

Dans les journaux, on nous explique que les fruits émettent des gaz et qu’il n’est pas bon de les mélanger. Je ne vais pas faire la liste de l’ensemble des périls invisibles qui nourrissent notre parano inconsciente. Nous développons un inconscient paranoïaque exponentiel, se nourrissant de sa propre inconsistance pour grossir.

« Que fais-tu ?

- Je vais jeter les épluchures dans le compost.

- Malheureux, ne fais pas ça, tu vas gâter tout. »

 

Je profite d’une minute où il ne pleut pas pour aller dans le fond du jardin. Je marche au milieu des plantes pâles déchirées par l’eau, comme dans les supplices moyenâgeux. J’ai un drôle de sentiment, une espèce de sifflement angoissant qui ne passe pas par le système auditif. Les berces du Causase sont tout affalées, comme répandues dans des flaques noires. On peut voir ce que leurs feuilles ne nous laissent jamais voir. Leurs pieds gonflés par un parachute de fleurs blanches, sont éventrés de rouge et de noir gluants. Les parachutes ne se sont pas ouverts, ils sont partis en torche, attaqués par le feu bactérien. Je cours vers les aubépines. C’est ça. Tout un quartier est atteint. C’est réellement comme après un incendie ou comme si un avion avait lâché sa vidange d’huile en plein vol.

Je retourne à la maison pour m’affaler dans un fauteuil en espérant ne pas être attaqué par un tic infecté de la maladie de Lyme.

Même si une vie trop sédentaire n’est pas bonne pour les gens de mon âge, face aux agressions du monde extérieur, il faut opérer un choix et ne pas multiplier les probabilités de rencontrer ce qui nous couchera. En tout cas pour cette après-midi.

Nous vivons dans notre salon comme les explorateurs des siècles derniers, découvrant en route les maladies, les infections, les poisons qui leur dévissaient les dents, les cheveux et la vie. Eux marchaient sous le dôme émeraude de la canopée et nous, sous la loupe inquiétante d’un microscope.

 

 

 

 

Lu en descendant avec le bus 24 vers la ville, 8 h 30