365X Hier – Le 18 juillet 2004

by Werner Moron

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Hier soir, je suis allé jeter des crasses.

C’est-à-dire des choses dont on ne voit plus l’usage que l’on pourrait en avoir.

Des bâches en plastique, des barres de fer, une table à langer, des vieilles fenêtres, des briques et des vieux jouets.

 

Juste un peu avant dans la journée, Hamado Sabre nous parle de sa réalité d’homme et de journaliste au Burkina Faso : « Pour conduire une réunion, l’expérience m’a appris qu’il fallait toujours commencer par un repas. Sinon, ceux qui sortent de table pour venir au comité de rédaction disent n’importe quoi, ceux qui n’ont pas assez mangé sont inquiets, ceux qui n’ont rien pris de la journée sont agressifs et ceux qui n’ont pas mangé depuis la veille ne sont pas là. Donc, dans mes budgets de directeur du journal, j’inclus toujours une certaine somme pour de la nourriture, au même titre que pour l’encre ou les timbres. »

 

Le parc à containers se trouve juste à côté du cimetière, les gens viennent y ensevelir leurs objets déchus, leurs matières encombrantes dans l’urgence. Tout le monde jette, tout, vite. Toute une société vient dans cet appendice de la consommation, jeter ce qui fut tant désiré dans le même élan compulsif qui les a poussés à acheter. Il y a de l’urgence, de l’inquiétude. Va-t-on pouvoir se débarrasser de tout ? Nous revivons  cette fragilité animale d’être en train de déféquer en terrain non couvert. Il faut aller vite, pour ne pas être pris par le prédateur, il faut aller vite pour ne pas penser.

 

« Chez nous, il y a la joie de vivre, il y a le soleil dans les cœurs. Il y a de la solidarité. Nous n’avons pas les moyens de ne pas être solidaires. Dans les nouvelles cités, il y a une clef par porte et les gens ne se voient plus. Au bord des villes, c’est plus grave, les gens sont chacun dans leur cage. C’est leur monde. Dans les vieilles maisons autour des cours, c’est la débrouille et les palabres.

« On dit que ce qui va tuer le Burkinabé, c’est son optimisme.

« Chez nous, il faut savoir prendre son temps tellement les choses qu’il est urgent de régler sont nombreuses. L’urgence, c’est de vivre, la vie est la seule chose que nous possédions vraiment. Il est urgent de ne pas la polluer par tout ce qui nous manque. »

 

Le drame, l’échec, c’est de revenir avec quelque chose.

« A ça monsieur, c’est de l’Éternit. – Ben oui et alors. – Vous ne pouvez pas jeter ça avec les gravats. – Dans les encombrant alors ? – N  dans les encombrants, ni dans les inertes. – Mais que voulez-vous que j’en fasse moi, monsieur, de cet Éternit ? – Vous devez acheter des sacs spéciaux à onze euros pièce. – Onze euros par sac, mais il m’en faudra dix ou vingt, ça va ma coûter une fortune. – Monsieur, c’est comme ça, l’Eternit contient de l’amiante et nous sous-traitons l’évacuation des produits contenants de l’amiante. J’ai pas envie de me choper un cancer moi, déjà que plus ça va, moins les gens trient et que je dois systématiquement passer derrière eux pour ranger leurs inconséquences. – Oui, bon, si j’ai bien compris, je dois payer le prix fort pour évacuer quelque chose que l’on m’a vendu bien cher sous prétexte que c’était un produit révolutionnaire. Eternit éternel, hein ? – Ben oui, éternel, c’est bien là le problème monsieur. – Qu’est-ce qu’on est en train de nous vendre de révolutionnaire à l’heure actuelle qu’il nous faudra comme l’Eternit évacuer à grands frais quand on n’en voudra plus ? – Ben j’sais pas mais vous avez qu’à pas l’acheter. »

 

 

« Chez nous, il y a des milliers d’associations et aucune ne reçoit de subside. Elles fonctionnent toutes par la débrouille, la récup et la restauration. Il n’y a rien qui n’ait pas de valeur. La seule façon d’espérer recevoir une bourse du gouvernement, c’est d’organiser un tournoi de foot. Et ça c’est inquiétant. C’est le début de la fin. »

Sur la route du retour avec mon Éternit à l’arrière de la camionnette, j’ai vu tout à l’entour du parc à containers des dépôts clandestins fleurir comme des fleurs en plastique.

 

 

Lu devant chez Ethias, rue des Croisiers, 23 h 30