Lettre ouverte aux fenêtres – Win Win, Perdant Perdant

by Werner Moron

« Tu m’as acheté du gazon transgénique à un prix défiant toute concurrence et je fais la promotion de tes patchs anti-allergiques, de ta tondeuse vintage au charbon et de tes clubs de golf en fémur humain chinois. »

Win Win, deux fois plus de tout ce que nous n’avons déjà pas besoin, deux fois plus profondément dans les directions suicidaires.

«  Je te soutiens dans ton lobby pour mettre tes mâchoires sur la forêt primaire et tu me règles mes problèmes de suivi psychologique de ces bons pères de famille légèrement ballonnés après une journée de travail à faire fonctionner leurs drones depuis Washington au dessus de Kaboul. »

Dans le fait de gagner, il n’y a que des perdants et un seul gagnant. Dans le Win Win, tout le monde perd deux fois et ceux qui avaient déjà pris l’habitude de gagner gagnent le double.

«  Tu me rachètes mes permis de polluer, n’en ayant plus besoin vu l’effondrement de mon industrie, et j’accueille tes flics pour qu’ils s’entraînent sur ma population acariâtre afin qu’une fois formés sur le terrain ils puissent anticiper sur toute tentative de revendication. Pour le moment, nous allons te soutenir dans l’effondrement de ton industrie par l’effet de notre toute nouvelle génération de subprimes. »

Dans un système qui ne nous aime pas, nous sommes otages.

Si nous n’avions pas été pris en otages par nos propres systèmes, par notre environnement socio-technologico-économique, nous nous serions depuis longtemps émancipés, libérés de ce qui nous asphyxie depuis plus ou moins longtemps à des degrés divers.

Ce qui maintient le capitalisme morbide (en référence à l’obésité du même nom) en vie c’est le syndrome de Stockholm.

Nous avons tellement peur de notre ravisseur. Nous vivons prisonniers depuis si longtemps que nous avons fini par l’aimer. Nous l’aimons d’un amour de chien battu par un maître indifférent. Nous sommes tendus vers le moindre signe d’attention, de tendresse qui n’arrive jamais en dehors d’un deal. Nous précédons tous ses désirs, nous brisons les moindres distances entre lui et nous, et plus nous diminuons la distance entre le système et nous et moins le système nous respecte. Moins nous sommes aimés et moins nous trouvons la force de nous aimer nous-mêmes. Win Win.

Nous sommes entourés de tout ce qui nous est proposé, et ne proposons rien en retour de ce qui ne va pas servir le système. Nous travaillons pour produire ce qu’il nous faudra acheter pour ne pas être abandonnés par l’époque (has been). Win Win.

Pouvez-vous vous imaginer sans le téléphone, l’ordinateur, la voiture, l’électroménager, les vêtements, l’activité culturelle en vue ? La liste est infinie de ce qu’il nous faut posséder pour espérer faire partie de ce qui nous prive de tout le reste.

Pour posséder ce qui découle du système, il nous faut prioritairement dévaliser quatre choses essentielles à ce qui élève l’homme au-dessus de sa terrible condition :

1. Il nous faut cambrioler le patrimoine naturel jusqu’à l’appeler «  notre environnement ».

2. Il nous faut nous priver de toute autonomie par rapport à notre temps (durée de vie) jusqu’à n’avoir la plupart du temps pas une minute à soi.

3. Nous sommes tellement déstabilisés dans nos nécessités sensibles, subconscientes, symboliques, spirituelles, métaphysiques que nous entrons de plus en plus concrètement en guerre, c’est-à-dire en concurrence avec l’autre. Cette guerre se joue dans nos nerfs, nos synapses, dans le raccourcissement du seuil de nos tolérances. Nous entrons en conflit intérieur ou extérieur pour une place dans le métro, sur un périphérique ou dans une file quelconque ou tout simplement pour une place dans la vie que nous avons fini par appeler le travail.

4. Nous nous épuisons en visibilité et cela depuis le plus jeune âge. Plus nous disparaissons sous les artefacts, les avatars, les profils, les outils, les prothèses technologiques, plus il nous faut être visible. C’est-à-dire prendre toute la place sans qu’il ne soit nécessaire d’avoir un propos, il s’agit simplement de prendre la place, celle que nous avions, dans d’autres temps réservée à Dieu dans le mystère de la foi que nous avons pour nous-mêmes.

 

Dans tout ce qui précède, je ne vous apprends rien, soit nous savons déjà tout cela dans nos névroses, nos infinies petites maladies, nos rêves épuisants, nos médications, consultations, certitudes sèches… Soit nous sommes pris d’un doute et une intuition fébrile nous souffle que tout ce qui précède n’est peut-être que l’effet d’un mirage bien plus grand encore que celui de nos consciences et de nos inconsciences individuelles. Peut-être s’agit-il d’une névrose mondialisée, d’un inconscient collectif. Peut-être le monde n’est-il que ce qu’il est et qu’il ne prend que la direction qu’il doit prendre sans que nous soyons à la barre ou responsable de quoi que ce soit. Peut-être  que le simple fait de se dire que nous sommes capables de détruire quelque chose (par exemple le climat) fait partie de cette prétention humaine que nous détestons tellement chez l’autre. En bref, nous pensons que nous ne sommes qu’une bactérie dans un énorme intestin et nous disons cela pleins de force et de supériorité dans des émissions en costume noir le vendredi soir. Ce qui nous entraîne à croire qu’il n’y a pas de bonne ou de mauvaise direction. Peut-être les choses s’écrivent-elles par l’effet d’un déterminisme qui a commencé avec l’apparition de la vie et de son expansion par division et par accident. Cette combinaison a amené et continue à amener de nouvelles formes de vie et de nouvelles formes de disparition. Et puis il y a ce qui entre dans la vision furtive d’une pauvre tâche pensante dans un univers en expansion et nous voilà de nouveau en nous-mêmes à nous demander ce que nous faisons là.

Là-dedans c’est-à-dire dans nos pensées, nous avons nous aussi, à la manière du cosmos, par l’effet de notre sacro-sainte culture et notre toute nouvelle intelligence humaine créé un infini. Il s’agit d’une multiplication des offres et des demandes de la nourriture pour chat, des pommeaux de douche ou des jantes en alliage ou des sodas, chips, nouvelles technologies ou des réseaux multimédia…

Nous nous dupliquons à l’infini, nous créons un monde dupliqué jusqu’à inonder et ne plus nous souvenir, ou alors uniquement à la manière d’une Atlantide, ce qu’en d’autres temps nous appelions le réel. Il ne nous est plus suffisant de transformer une matière naturelle en un outil qui va nous servir à exister le plus en équilibre possible entre ce qu’il nous faut faire pour subvenir à nos besoins et ce qu’il nous faut ne pas faire pour profiter de l’existence. Comme la transformation de la matière ne nous était plus suffisante, nous avons transformé notre regard sur nous-mêmes, nous nous sommes attaqués à nous pour devenir des outils nous-mêmes au service de notre système. Comme le commerce, le travail, la société ne nous suffisaient plus pour créer notre infini nous avons inventé le Win Win.

Win Win, c’est l’aventure de deux prédateurs qui décident de mettre leurs talents en symbiose sans perdre la moindre énergie dans une lutte pour l’hégémonie. Win Win, ce sont deux prédateurs qui ne luttent plus entre eux, pour mieux détrousser une victime sous la forme d’une banquise, d’un prolétariat, d’un service public et d’un public captif :

« Je veux voir des escaliers glissants derniers cris et ce sont nos partenaires qui s’occupent de réduire vos fractures, de vous vendre des assurances surtout si vous ne tombez jamais, ou nos partenaires vous proposent des produits personnalisés qui vous éviteront de glisser »

« Nous nous vendons l’Antarctique et la disparition des ours blancs, de l’eau potable, en nous associant avec le pouvoir médiatico-spectaculaire qui vous fera pleurer à chaudes larmes et donc participer avec nous à la montée des eaux, devant des émissions de sensibilisation à la nature. Ce sont nos associés qui vous vendront les incroyables technologies qui vous permettront de transformer ces larmes ainsi que vos urines et votre transpiration en boissons gazeuses parfumées à tout ce que vous voudrez ».

«  Tout ce que vous voudrez vous pourrez le gagner. Surtout si ce que vous voulez, vous nous l’achetez en nous faisant gagner. »

«  Win Win ne pourra jamais être utilisé en dehors des possibilités économiques. Si par hasard nous arrivons par je ne sais quel miracle à nous organiser en dehors du commerce, entre personnes vivants dans un périmètre court et ayant des besoins similaires, par exemple  une tentative de diminution des solitudes ; alors deux personnes qui se rapprocheraient pour diminuer leur solitude ne rentrent pas dans le concept du Win Win. Deux personnes qui ne se connaissent pas et qui se rapprocheraient pour diminuer l’ennui ou augmenter la sécurité ou leur potentialité de service, n’entrent pas dans le concept de Win Win. »

« Ne faites pas garder vos enfants, plantes vertes, animaux, grands-parents par des personnes de votre voisinage, les grands pourvoyeurs du Win Win sous la forme des assurances, des administrations de tout genre pourraient vous punir en vous mettant sur une black list. »

«  Combien de tondeuses hyper puissantes peut-on trouver sur une certaine partie du territoire par exemple sur un kilomètre carré et de combien en a-t-on réellement besoin pour tondre un kilomètre carré? »

« Combien de cadeaux de Noël peut représenter un seul grenier ? »

«  De quelle économie se prive t-on par l’effet de nos méfiances culturelles en évitant tout ce qui n’est pas organisé par notre père/mère système ? »

Win Win, c’est la négociation entre le ravisseur et sa victime, Perdant Perdant.

Le ravisseur vit en clandestinité dans le réel. Il se cache à lui-même le fait qu’il séquestre la réalité. Et le séquestré ne vit qu’à travers les informations, l’agenda et les nourritures que lui jette le geôlier.

Il n’y a pas de Win Win entre personnes souveraines, ouvertes sur leurs réalités respectives, attentives à leurs rêves les plus subtiles, capables de créer une intersection entre elles. Il n’y a pas de Win Win entre personnes plurielles, souveraines, capables de créer une économie intime et sur mesure, simplement parce qu’elles l’ont évaluée, échangée, essayée et puis mise en place et cela à partir de leurs forces et de leurs faiblesses respectives, jusqu’à créer une multinationale des alternatives humaines, sans que nous ayons besoin d’un centre, ni même d’une périphérie.

Nous sommes tous capables d’envisager une évasion, nous voyons tous comment nous pourrions quitter notre ravisseur simplement par essais et erreurs en faisant une société qui part d’un individu vers l’autre jusqu’à créer des intersections qui répondent à une demande et qui énoncent une offre. Ces expériences pourraient se jouer dans tout ce qui existe déjà et qui ne nécessitent pas la moindre production, le moindre marketing, visibilité, management, marques, propriété.

Il s’agirait simplement de désoublier toutes les lumières qui vivent en nous, capables de nous éclairer dans les possibilités infinies qu’il y a à étudier l’infini de l’autre. Ce cosmos de possibilités nous est confisqué par l’effet pervers du Win Win et de ces produits, outils, appareils, systèmes, prothèses de plus en plus emprisonnantes.

«  Merde il faut que je m’interrompe, je réalise que j’ai perdu mon Iphone ! Où sont mes calmants, mes amis, mon avenir ? »