Chroniques – La précarité déborde

by Werner Moron

La précarité déborde comme la mousse du lait sortant d’un caquelon chauffé à blanc par une atmosphère surchauffée.

Autour tout est calme,

ce n’est que de la mousse. Lorsqu’elle retombe il ne reste qu’une tâche brunâtre et une odeur que vous connaissez.

Alors nous prenons un produit vu à la télévision, une éponge abrasive et nous frottons pour faire revenir le propre, le brillant – «  pour faire fuir les tâches ».

Et tous les jours…

Au centre des villes, comme au Paléolithique…Partout où l’on trouve un surplomb, une entrée, un couloir, des hommes, des femmes, des enfants passent la nuit et font ce que font tous les êtres vivants en amont et en aval de la nuit.

Le lendemain, des petits camions tout neufs passent avec leur produit vu à la télé et leurs brosses abrasives pour effacer les tâches avant le passage des braves gens qui courent vers le travail.

Mais comme cette mousse précaire déborde tous les jours plus abondamment, les produits vus à la télé et les brosses abrasives n’arrivent plus à rendre l’éclat, le propre, le brillant qui nous rassure.

En passant à toute vitesse … entre nos bus, trams, voitures, parkings, trains, vélibs… en traversant les places publiques …à toute vitesse, …nous devinons chaque jour …sous chaque surplomb, à l’entrée et à la sortie des centres commerciaux, des bouches de métro… nous devinons et même nous pouvons lire chaque jour un peu plus précisément sur le sol, comme dans un test de Rorschach …chaque jour, nous observons de manière plus précise les tâches, les traces laissées par les hommes, les femmes et les enfants pendant la nuit sur le sol ….et nous courrons un peu plus vite, sur le fil de notre trajet vers le travail ou plus vite encore à la recherche d’un travail… nous courons à travers l’odeur de plus en plus âcre laissée par l’urine et les corps anxieux.

Pour les plus présents d’entre nous, il n’est pas difficile de mettre un visage sur ces tâches et ces odeurs laissées dans ces grottes contemporaines. Des hommes, des femmes et des enfants se tiennent debout, hagards comme nous le sommes devant notre reflet dans le miroir lorsque la nuit fut agitée et que nous sommes au saut du lit. Emmitouflés dans une maison de tissu, seul ou en clan, ils entament la journée en nous voyant passer à toute vitesse, ils nous voient comme nous les voyons : irréels

Il n’est pas bon pour une société, pour son élan, pour tout ce qu’elle souhaite dans ses fantasmes sociaux que ses lieux symboliques sentent l’urine et la sueur. Petit à petit cette odeur va créer une époque du type de celle que nous enseignent avec une tronche blonde et recueillie les experts qui parlent à nos enfants des périodes troublées.

Nous parlons de mémoire, de «  plus jamais ça » et nous recevons des subsides et nous créons des émissions, des institutions qui nourrissent ces tronches blondes et affectées qui nous parlent des moments dans l’histoire où l’homme va déraper.

Ils nous disent que les dérapages ont eu lieu par l’effet de notre absence face à ce qui émane du réel au jour le jour. Ils nous disent que ces époques nous poussaient à accepter avec de plus en plus de conviction de nous laisser emprisonner dans un abandon, une habitude, une indifférence, une pensée, une doctrine, une culture, où il existe des sur et des sous-hommes.

Si la place publique continue à recevoir les tâches, les stigmates, les odeurs d’une sous-humanité sans réagir nous connaissons la suite, on nous en parle au cours d’histoire à l’intérieur des frontières bien propres des territoires de nos mémoires sélectives.

Plus nos places publiques, nos bouches d’aération vont paraître sales et sentir l’urine, plus aux deux bouts de la société,  les hommes vont se radicaliser. D’un côté, nous connaissons les violences qui émanent d’un homme humilié, effrayé, affamé et de l’autre nous connaissons l’attitude de ceux qui ne voient la société qu’à partir de leur réalité de classe. Ils construisent des murs de plus en plus hauts derrière lesquels ils inventent une culture, un art contemporain qui parle de l’autre côté sans jamais y être confronté. Le soir en famille, ils regardent avec leurs tronches blondes et recueillies les spots, les œuvres qui vantent les produits qui rendent les surfaces propres et parfumées et ils achètent des éponges de plus en plus abrasives pour effacer des traces de plus en plus écumantes sous l’effet d’une atmosphère surchauffée de non-dits.

 

On nous dit souvent que le clivage droite – gauche n’est plus à l’ordre du jour.

Je pense également que les clivages, la particratie, le cloisonnement font partie de ce qui nous empêche d’avoir un second souffle. Mais pour ce qui me concerne, dans cette époque où l’équilibre fait de plus en plus de place à l’instabilité il va nous falloir choisir. Dans cette époque où le calme apparent est essentiellement dû à notre envie d’avoir la paix, c’est-à-dire à notre indifférence pour les enjeux politiques dans lesquels nous nous sommes individuellement et collectivement inscrits, il va nous falloir agir.

Dans cette époque où la stabilité des institutions est essentiellement due à notre capacité à encaisser, à notre force d’inertie plus qu’à nos décisions courageuses pour corriger ce qui nous paraît suicidaire, il va nous falloir prendre nos responsabilités.

Dans cette époque, il nous faudra courageusement rêver à ce qui nous manque.

Dans cette époque de charnière, ne laissons pas nos doigts dans les portes qui se referment. Ne nous laissons pas glisser vers des époques de charnier par omission que nous déterrons plus tard dans des émissions qui nous expliquent et nourrissent notre belle indignation.

Il s’agit d’être clair pour que chacun puisse se situer.

D’une part, il y a les hommes, les femmes et les enfants qui pensent que la société se pense à partir de leurs propres sentiments, de leur vécu propre. Et que les modèles généraux, les règles, la culture s’envisagent à partir de ces réalités concrètes irrévocables. Personne ne peut les prendre en défaut sur ce qu’ils disent. Ce qu’ils disent c’est ce qu’ils vivent réellement. « Tous ceux qui mettent cette réalité en péril nous insécurise. Il faut donc agir sur cette insécurité et créer toutes sortes d’outils qui protègent notre réalité de l’irréalité des autres. »

En résumé : «  Tout le monde grâce aux institutions que nous avons mises en place est capable de vivre une réalité satisfaisante et ceux qui vivent à côté de ces réalités, ceux qui la contestent, ceux qui la combattent, sont inquiétants et doivent être sèchement contrôlés pour qu’ils s’intègrent ou qu’ils disparaissent. Nous voulons qu’on nous laisse vivre ce que nous vivons et donc ce que nous pensons à l’abri en toute sécurité. »

Voilà une façon de voir le monde, tout cela a été dit d’une manière extrêmement résumée j’en conviens mais avons-nous le temps pour des choses trop longues.

De l’autre côté il y a des hommes, des femmes, des enfants qui tiennent autant compte de leur réalité personnelle que de leur rêve de leur métaphysique.

Ils disent que la sécurité va venir autant du respect que nous avons pour l’air, l’eau, la terre et le feu que d’un investissement massif dans l’accueil. Ils souhaitent la mise en place d’un accueil sur mesure de tout un chacun.Pour se faire, il nous faut des règles claires c’est-à-dire transparentes, visibles par tous, écrites et comprises par tous. Ils se disent que la réalité est autant personnelle que sociale. Ils se disent que l’enseignement est à rêver, que la culture, l’agriculture, l’architecture, la mobilité, notre relation à la nature, à l’autre et à tout ce qui nous dépasse est à rêver avec autant d’intensité que ce que nous sommes prêts à investir pour fonctionner. Le rêve, l’esprit, les essais et erreurs avec l’autre même avec nos antagonismes sont le travail, la réalité que nous avons à partager. La construction d’une société avec la somme de nos différences est l’enjeu concret de l’époque qui se présente à nous.

Bien sûr il y a une grande différence entre ces deux familles, entre ces deux façons de vivre. Une ne tient compte que de ce qui est là (en dehors de dieu) et puis l’autre ne peut compter que sur sa capacité à jouer jusqu’à transformer la société par l’effet des résultats qui émane d’un jeu sérieux qui va accoucher d’institutions créatives sur mesure. Ce seront des institutions polyphoniques où la pensée n’est pas que le résultat de ma pensée personnelle mais la résultante du métissage de la somme des particularités qui souhaitent vivre ensemble sur un territoire donné.

Il y a ceux qui en marchant sur les tâches, en courant au creux d’odeurs d’urine et de sueur pensent qu’il faut inventer des nouveaux produits vus à la télé de plus en plus efficaces qui nettoient sans effort en ne laissant aucune trace tout en déposant des parfums artificiels que nous pouvons choisir et d’autres qui pensent que l’urgence, le sommet de la hiérarchie, ce qui fait la grandeur de la société, c’est de trouver une place quelle qu’en soit le coût à tout un chacun. Pour notre sécurité, nous devons trouver une place à chacun tel qu’il est selon les critères ancestraux de l’accueil que nous réservons à l’étranger, au blessé, à l’enfant, au vieillard et au faible. Soit nous pensons que nous n’entrerons jamais dans ces catégories ou que c’est notre entreprise personnelle, notre capital qui doit nous protéger ; soit nous pensons que les solidarités quelles que soient les révolutions (dans le sens des cycles) qu’elles entraînent sont les seules solutions pour vivre dans des sociétés sécurisées, prospères et lumineuses.

Il est vrai que les critères de gauche, de droite, de particratie ou de cloisonnement ne sont plus crédibles. Mais par ailleurs on ne peut pas rêver le beurre et l’argent du beurre, même dans nos rêves, il nous faut choisir entre les rêves individualistes où l’autre n’est qu’un décor ou un rêve avec l’autre où nous bâtissons une société de l’accueil ; un rêve où nous avons une place et où nous avons appris à laisser une place à ce que nous ne comprenons pas et qui n’existe donc pas dans notre sentiment mais qui existera toujours dans les réalités qui nous sont faites.