365X Hier – Les 26, 27, 28 et 29 janvier

by Werner Moron

26 janvier

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Le temps passe. Le jour J pour lequel je dois avoir fini l’installation qui devrait devenir le lieu d’accueil de la Biennale, m’arrive dessus comme ces missiles à tête chercheuse des films de guerre américains.

Le jour, la nuit, à tout moment, une petite brûlure m’irrite l’âme.

Cette idée que je dois encore faire ça pour en terminer avec le petit monde m’enlace comme un zona. Je me réjouis d’en avoir fini avec ce vieux contrat et de pouvoir me donner pleinement à ma nouvelle vie.

 

En attendant, je vais jongler avec des décrets, des réunions, des sangliers empaillés, des aquariums, des suivis de terrains, des C.A. houleux, des stratégies socioculturelles, des images de sous-bois, des stratégies culturelles, des images de tigre bondissant, des ego frustrés, des images de plage déserte avec coucher de soleil, des ego survitaminés, des mannequins articulés, des bords d’autoroute, des budgets inexistants, des fleurs en plastique délavé, des poubelles de cimetière, des budgets à créer, des politiques coupeurs de rubans et d’autres coupeurs de cheveux en quatre.

 

J’ai l’impression que nous sommes pour la plupart (ceux qui ont un travail) dans la situation de ces jongleurs chinois qui font tourner des assiettes sur des tiges très fines. Ils posent ces axes très fins sur un pied, sur le bout du nez, la cambrure du dos, sur une épaule, un genou ou la nuque On ne sait par quelle magie ils arrivent à garder tout cela en équilibre.

C’est un spectacle que les enfants applaudissent.

 

Nous aussi sommes un spectacle pour les enfants.

On nous voit courir dans tous les sens pour tout maintenir en déséquilibre.

 

 

Lu sur l’autoroute Liège-Bruxelles dans une Ford Fiesta, 8 h 02

 

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27 janvier

 

J’ai revu hier deux très grands et très vieux amis, un le matin et l’autre le soir.

Le premier ne me permettait pas de comprendre ce qu’il appelait ses hauts et ses très bas.

Il gardait un sourire clairement triste pour me dire : « Tu sais la pudeur…

« Mais bon, la vie, tu vois, hein ! …Pas besoin de… »

Nous parlons de nos activités respectives, il me dit où il travaille, il me dit le tourment qu’il peut devenir pour les autres et le tourment que les autres peuvent devenir…

Nous buvons un café en faisant des petits rires comme des cailloux, je lui dis que je commence à 9 heures et qu’il est déjà 9 h 15. Je l’embrasse, il me dit comme à chaque fois : « On se tient au courrant. »

En marchant d’un pas pressé vers le boulot, je réalise qu’il ne m’a pas demandé où je travaillais et je réalise, en écho, mon manque de simplicité.

C’est comme ça. La majorité des gens qui vivent leur amitié dans le cadre de projets subissent la tectonique des amitiés.

 

Le soir, la tête bien lourde d’avoir jonglé, je vais boire un verre de vin blanc au café.

Là aussi, dans un coin de l’établissement, quelqu’un me fait un signe, un autre très vieux, grand ami. Je vais le saluer et m’assied à sa table.

On se souhaite les bons vœux. On se dit ce que l’on a fait aux réveillons. On parle un peu, surtout lui, des événements artistiques à venir. Je lui parle un peu de mon nouveau travail, de ma nouvelle vie.

Il me raconte qu’il a dû, par devoir de réserve, contenir la rage d’une assemblée qui se posait les mêmes questions que lui.

Il craint de passer pour un tiède aux yeux de ces gens. « Ils ne me reconnaîtront plus. Tu sais, moi normalement, j’aime secouer le cocotier. »

Je lui ai dit que ce genre de situation est de plus en plus fréquente et qu’il fallait que chacun prenne ses responsabilités.

Il me dit que j’avais raison et que malheureusement, il s’occupait des petits ce soir.

La prochaine fois on aurait plus de temps.
Lu à la terrasse du café Saga, 20 h 50

 

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28 janvier

 

Hier, j’ai lu ma chronique devant des gens qui mangeaient au café Saga. A la table à côté, il y avait cet homme qui m’a contraint à prendre un avocat.

Heureusement, mon défenseur est un ami d’enfance. Je peux le payer avec de la peinture.

Les trois hommes à la table d’à côté sont les trois fils de trois hommes qui firent partie de l’élite liégeoise : un grand ténor du barreau

un grand trésorier

et un grand architecte.

Les trois jeunes quadras cyniques, avocat, comptable et architecte, ne sont plus dans cette ville dévastée qu’une élite d’argent.

Au moment de payer, ils ont décidé de jouer.

 

Enfants, ils nous arrivaient de nous tirer la culotte, ces espèces de petites culottes en éponge, aux couleurs pastel et aux élastiques doux.

On tentait de mutuellement se déculotter, ça faisait rire.

 

Là, dans ce bistrot, au moment de l’addition, les trois quadras se sortaient mutuellement le fric.

Ils plongeaient leurs mains dans les portefeuilles de l’un et de l’autre, pour tirer sur des billets de 50, 100, 200, 500 et les sortir en liasses au grand jour devant les airs faussement gênés de la victime et tout cela en riant comme des choucas.

 

 

Lu sous l’abribus aux pieds de la cathédrale, 21 heures

 

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29 janvier

 

Hier, je suis très en retard, je veux prévenir Patrick mais son numéro se trouve dans mon GSM (celui qui sent la pisse de chat).

Je cours vers le bus 24 à l’angle de la rue du Géron et de la rue du Cotillage : un chien.

 

Une tête noire dans une crinière rouge,

Deux yeux troués de noir,

Immobile.

 

Je marche comme quelqu’un qui n’a pas peur.

L’angle passé, je dévale la ruelle en pente vers l’arrêt de bus.

Je sens quelque chose à mon mollet.

Le chien est derrière moi, il me respire.

Dans la rue de la Sèche, plus large, il marche à côté de moi. Je vois sa chaîne brisée.

Il est perdu.

Le chien me suit.

Il a vu quelqu’un qui donne l’impression de savoir où il va, et il le suit.

 

Le bus passe devant mon nez et je reste là, avec le chien décontenancé par mon immobilité.

Il cherche quelqu’un qui va, pour le suivre.

Je le vois maintenant au loin devant une voiture un peu oblique.

Pour éviter l’animal, le véhicule a bloqué les quatre pneus au frein à main.

Personne n’est blessé.

 

Dans le bus, j’ai bien vu ce jeune Turc sonner l’arrêt sans avoir à descendre, simplement parce qu’il avait remarqué la course de deux personnes pour tenter de nous rattraper.

C’est de la beauté, tout le contraire de notre époque ou de ce qu’il s’en dit.

 

L’antidote, la solution.

 

Lorsque les deux personnes sont entrées par l’arrière et sont passées devant lui, il a baissé les yeux.

 

 

Lu sur le boulevard, très tôt le matin

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