365xhier – Les 31,30,29,28,27,26 août

by Werner Moron

31 août

 

Nous nous croisons devant le vieil ascenseur.

Je le connais à peine.

Un ami commun m’a dit qu’il venait de perdre sa maman.

Moi : « On se voit toujours cet après-midi ? »

Lui : « Oui, oui, rien n’a changé, nous finissons Marc et moi de rédiger le dossier, il n’y a plus qu’à le taper. »

 

« J’ai appris pour ta mère. »

 

Donc, je lui en parle.

Je ne fais pas semblant de ne pas savoir.

Je m’étais posé la question.

Quelle attitude doit-on prendre, lorsque la mère de quelqu’un que l’on ne connaît pas, vient de mourir ?

Sachant qu’on ne peut le dégager d’aucune douleur, ne devrait-on pas se taire pour ne pas épaissir sa solitude par des formules polies ?

 

« Oui, ce fut fulgurant, inattendu. »

Le jeune homme parle clairement.

« Je suis vraiment désolé pour toi, c’est une catastrophe. »

 

« En une semaine,

« Le jour même, je m’arrangeais pour améliorer son ordinaire à l’hôpital. »

 

« Excusez-moi ! » Un gros monsieur essoufflé nous traverse pour prendre l’ascenseur.

 

« Quelques heures avant, nous avons parlé », me dit-il.

Le souvenir récent de ces quelques heures, lui fait venir un de ces sourires que l’on ne peut voir que de l’intérieur.

Il est là, dans cet état qui a permis à l’homme d’arriver jusqu’à nous.

« Nous avons parlé ma mère et moi de tout, pendant quelques heures, avant qu’elle ne s’éteigne.

« Et puis elle est partie. »

 

J’imagine ça comme une fleur dans ses premières minutes, imparables sous la lumière,

Un vent frais récolte l’enfance de son parfum et tuméfie la chair pâle à peine éclose,

Et puis c’est le baiser de la terre

Et puis c’est la vie incassable de cette fleur dans la boutonnière des enfants.

 

« Marc m’a dit qu’il serait là vers quinze heures et moi je serai là un peu plus tard.

- Pas de problème, on a tout notre temps. »

Nous nous embrassons devant l’ascenseur vert-de-gris,

« Tu as toute mon affection. »

Je vois son regard bleu, plissé par un petit sourire voûté, descendre dans la ferraille sombre.

Je l’imagine seul devant le miroir de l’ascenseur parlant avec une fleur incassable.

Lu en marchant, 22 heures

 

30 août

 

Hier Medjid et moi marchions entre les orties, le liseron et une infinité de plantes que nous ne saurions nommer.

Nous sommes à la recherche du potager, il vit à l’étage en-dessous.

Les stolons de fraisier, donnés par le voisin, il y a à peine quinze jours, jettent de longs tubas rouges au-dessus d’une espèce de cresson étouffeur. Les pommes de terres germent sous leur végétation fanée, entortillée de ronces. Les oignons font des pompons d’abeilles à 1,50 m de haut. Les brocolis sont en fleurs. Les salades se sont étirées comme des élastiques blancs.

« Papa, c’est quoi ça ? »

Medjid me montre trois espèces de concombres, ou plutôt de cornichons jaune orangé et kaki.

C’est quoi ça ? Ils étaient par terre, même pas accrochés à la plante.

Je dépose le monstre de ce qui fût une courgette en essayant de ne pas me détruire une vertèbre et m’approche.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

De plus près, ces cornichombres ressemblent à des gourdins préhistoriques ou à des articles de sex-shop, nervurés et turgescents.

« Où as-tu trouvé ça ? – Ben, ici, il y en a encore d’autres. »

Sous les spirales velues et fleuries des potirons, disposés comme des œufs inquiétants dans leur nid : des cornichombres.

Qui est venu pondre ici ?

« Tu crois que ça se mange ?

- Pas la moindre idée, c’est pas moi qui ai planté ça là. »

Nous rentrons à la maison avec les légumes.

Je tranche un de ces mystères et pose la pointe de ma langue sur la chaire verte tendre de la chose.

« Ca sent vraiment bon papa, c’est frais.

- Ouais, ça sent le concombre mais c’est extrêmement amer. Si c’est une espèce de coloquinte, on ne peut pas en manger, c’est toxique. »

On n’a pas planté de coloquintes.

 

Je coupe dans la chair jaune du potimarron pour faire de la pâte de gnocchis et regarde de temps en temps ces ovnis végétaux, en me demandant ce qui va éclore de cela.

 

Certains soirs, dans ce carré de terre, entre ce que nous avons semé et ce qui est venu par le vent et les oiseaux, j’ai l’impression d’entendre, quand tout est calme, un petit rire étouffé.

 

Lu au 4ème étage des Chiroux, 17 h 50

 

29 août

 

Nous attendons tous Medjid de retour des Pyrénées.

Il est là grandi, tout brun avec sa nouvelle voix.

Son corps s’est élancé d’un coup, comme ces arbustes qui quittent le monde de la graine et du germe, pour en l’espace d’un été, se couvrir de fruits et être pris au sérieux par les oiseaux.

Dans quelques jours, il quitte l’école primaire pour entrer au lycée.

Je me vois encore dans la cour, le premier jour de mon entrée au collège.

C’était hier, comme il se doit.

Nous avions rassemblé dans nos démarches, dans nos regards plissés tout ce que nous savions mimer de l’homme.

Les uns contres les autres, comme une couvée de chiots dont on vient de soulever le couvercle de la cage, nous prenions des airs détachés.

Nous étions dans la mère de toutes les files.

En primaire, le doigt sur la bouche, en rang, au son de la cloche, nous ne formions jamais qu’un troupeau instable et fragile rangé par des mamans et des papas professionnels. Dans les rangs, il y avait toute la sève du jeu, les fous rires, les bousculades pour être le premier, ou un peu plus tard, le dernier.

Tout ce théâtre, des rangs au son d’une cloche, ne faisait qu’épaissir le sang chaotique et nerveux qui nous habitait.

 

Le premier jour de collège, on fait la file.

Personne ne nous le demande vraiment, les consignes ne sont pas claires, alors par nature, pour ranger notre malaise, on fait la file.

Les plus anciens savent que nous les regardons et entrent lymphatiques dans les bâtiments, comme des animaux que l’on ne doit même plus contraindre.

Ils ont des poils, des regards durs, des habitudes.

Lorsque Adrien a quitté l’école primaire, il y a trois ans, nous étions en Espagne et vers trois heures du matin, il me demande : « Est-ce que je pourrais encore jouer aux billes au collège ?

- Rien ne te l’interdit, mais il te faudra un sacré courage pour faire ça. Je rêve d’un monde fait d’hommes qui auraient ce genre de courage.

- Pourquoi faudrait-il avoir du courage pour jouer aux billes ?

- Tu verras. »

Pendant plus d’une heure, nous avons vécu à toutes les frontières.

Nous avons parlé plus, des jointures, des rotules, des charnières, des instants que des dénouements, des états ou des faits.

A l’étage, dans leur chambre, Emile et Medjid, enveloppés dans l’esprit magique des lions et des araignées, jouent à se battre dans le grumeau des jouets.

Lu devant la maison tiède, 20 heures

 

28 août

 

Hier, premier week-end de la première semaine du retour au travail.

Je vais enfin pouvoir travailler.

 

Je me souviens des gens se souhaitant des « bons week-ends » ou des « bons Dallas » à Bruxelles et des rues désertes pendant une heure, le temps du feuilleton.

 

Le week-end,

L’oasis du pauvre,

L’intimité dans son costume de béton.

Toute la semaine, fidèle aux injonctions, et ZAP, les samedis, dimanches, en costume de super héros du barbecue, du pétard ou de la fusée en allumettes.

 

Lu place Saint-Christophe, midi

 

27 août

 

Aujourd’hui, en laissant affleurer ce qui me revient d’hier, je me suis dit : « Cela va faire ma deux cent trente neuvième chronique et il m’en reste encore cent vingt-six à réaliser. »

Résumer une journée en quelques lignes senties, n’est pas si simple.

Cette quotidienneté n’est pas confortable.

Mon pari, mon souhait, c’est qu’une atmosphère se dégage des différents états d’esprit qui infusent ces pages.

Je ne sais pas ce que je veux faire.

Je sais seulement ce que je ne veux plus.

Je ne passe pas dans ce qui monopolise les débats contemporains ou alors par les coulisses.

Je ne me fournis pas au grand chariot brutal des affaires du monde, distribuant ses vérités dans le brouet vulgaire des informations.

Je ne veux pas parler de ce que nous impose le quatrième pouvoir et je ne veux pas non plus parler de comme c’est mal les médias.

Je veux peindre avec les mots tels qu’ils viennent, les instants grotesques et miraculeux d’une vie simple et tendue au milieu de toutes les vies.

Une journée peut servir à l’écriture de plusieurs romans.

 

Une journée toute simple est tendue de mystère,

Le temps entre nous,

La vie toute simple,

Les années et l’amour,

Les heures, les minutes, la dernière seconde

Et la pensée que tout continue, simple et tendu, sans nous.

Comme dans du Virginia Woolf, comme sur la berge terriblement simple et tendue de la vie.

 

Hier, j’ai vu sur le parking, deux jeunes parents se préparer une cigarette chacun avec un petit appareil pour faire des économies.

C’est seulement, lorsqu’ils sont passés en voiture devant moi, que j’ai vu derrière la vitre, l’enfant, minuscule, dans un petit halo bleuté.

 

Lu à Bruxelles, devant la Gare Centrale, 20 heures

 

26 août

 

Hier, je suis allé à Bruxelles pour rencontrer la responsable de la Fondation de la tolérance à Québec.

Qui es-tu ?

Je suis jeune, je suis pauvre, je suis divorcé, je suis non voyante, je suis francophone, je suis noir, je suis vieux,

« Désirez-vous boire quelque chose ?

- Avec plaisir ! Un café, s’il vous plaît. »

La secrétaire ferme la porte délicatement et disparaît dans les tapis épais. Tout autour, c’est la folie urbaine d’une ville à midi.

 

Je suis gay, je suis enceinte, je suis amérindien, je suis nain, je suis gros, je suis bouddhiste, je suis célibataire.

Ceci est l’outil que nous laissons derrière nous, pour les professeurs, ou les animateurs culturels.

Nous parlons des six génocides reconnus par l’ONU.

Nous avons une exposition itinérante et tout un travail d’animation qui va avec.

Nous allons dans les écoles, nous allons à la rencontre des jeunes.

 

Dans un petit coffret en carton très coloré, je lis « Qui es-tu ? »

 

 

Dans la voiture, dans la mâchoire têtue des embouteillages, je me dis « Qui es-tu ? »

A quoi joues-tu ?

Je suis presque sûr que les jeunes que l’on envoie à Auschwitz par devoir de mémoire sont déjà dans le bain culturel qui les empêche naturellement de voter extrême droite.

Nous sommes en train de faire des projets là où il faudrait n’avoir qu’une attitude humble et quotidienne. Tous les jours dans son quartier, sa rue, sa maison, sa tête, museler le loup que nous sommes, lui chanter une chanson, le divertir, l’apprivoiser, le retourner (comme les espions).

Je suis fatigué, je suis postmoderne, je suis évident, je suis mon projet, je suis overbooké, je suis un mégalomane light.

 

La pluie s’affaisse sur l’autoroute, les ballets d’essuie-glaces sont hystériques, les feux antibrouillard me griffent l’œil,

Je suis responsable d’un pôle de développement régional  ou communautaire, je m’occupe du racisme, de la drogue, de la mixité, de la pauvreté, de la solitude, de la faim, de la mortalité, de la qualité de vie, du vivre ensemble

J’organise des campagnes de sensibilisation, des colloques, des tables rondes, des formations, des séminaires,

Je suis formé, articulé, en réseau, en stratégie, en programmation, transversal, transgénérationnel, transculturel, détaché, remis au travail

Je est une institution.

 

Lu à Namur, place d’Armes, 15 heures