Lettre ouverte aux fenêtres – L’histoire édifiante de l’avènement et de la disparition des princes du milieu -

by Werner Moron

 

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Nous n’avons pas eu le temps de soigner notre réputation d’expert, de responsable, de compétence élargie.

 

Nous étions trop occupés

 

Vous voyez ?

 

Vous vous voyez au jour le jour, et parfois jour et nuit à vous ronger les sangs, à maintenir tout en une seule pièce pour le boulot devant le regard agacé de vos amis, amants, enfants, maris, femmes, en weekend, en vacances.

 

« Tu penses à quoi là ? On t’attend… Tu ne peux pas te détendre un peu ? »

 

Sans conviction, on leur dit les problèmes que l’on a à l’école, à l’hôpital, dans l’assoc’, au musée, au centre culturel…

 

Sans conviction, on reprend le jeu de cartes, la conversation légère…

 

Nous n’avons pas eu le temps de faire savoir ce que nous savons.

 

Pour nous ce qui est essentiel, c’est de le faire.

 

Pour nous ce qui est important, c’est le bon geste, la bonne attitude, le bon réflexe, la bonne décision.

 

Au début lorsqu’on nous a proposé les 1er formations en coaching, winner mentality, on s’est pas méfié, on a rencontré l’expert pour la 1er fois, ça nous faisait un peu de vacances, on voyait bien qu’il disait des banalités, qu’il n’était pas à l’aise dans son costume bon marché, on avait presque pitié, il faut bien que tout le monde travaille.

 

Ce qu’il nous disait était de la pure évidence, il n’y avait que le langage qu’il utilisait qui était différent du nôtre.

 

A la pause on se moquait. On avait de ces fous rires…

 

Vous vous rendez compte, on nous apprend comment il faut serrer la main au client, au bénéficiaire, à l’usager. On nous apprend comment ne plus dire bonjour au téléphone à des gens qu’on connait parfois depuis très longtemps pour n’être concentré que sur le geste commercial, technique ou professionnel. Beaucoup de ces techniques dont nous tenions très peu compte trouvaient leur appellation dans des mots anglais.

 

Dans les années 90, quand l’expert est revenu, il avait pris de l’assurance. Nous, on était un peu plus fatigué. On était moins nombreux pour faire plus de travail. On avait peur pour notre emploi. Lorsque nous étions entre nous dans nos très maigres pauses, on avait le sentiment que c’était nous, que c’était notre savoir-faire, notre engagement qui tenait tout en un seul morceau et que là-haut, il ne comprenait plus du tout de quoi était fait ce que leur expertise gérait.

 

A la pause, on riait moins. Certains disaient qu’il fallait faire quelque chose. On ne comprenait pas bien ce qu’ils disaient. C’était de la politique et du syndicalisme. Mais nous avec tout ce qu’on voyait à la télévision, on se méfiait de la politique et du syndicat. Eux disaient que c’était de la politique à partir de nous. Ils disaient que si on ne contrait pas cet expert, on finirait par ne plus avoir de place dans le système. Ils disaient que si nous ne faisions rien, nous ne serions plus que des numéros. D’autres trouvaient que c’était exagéré et qu’on n’avait pas le temps de refaire le monde, que ce n’était pas à nous de nous occuper de tous ces trucs-là, nous n’avions rien à prouver vu que nous savions faire ce que nous savions faire. Et que de toute façon, il y avait trop de travail sur le terrain, que les gens attendaient et qu’en plus avec tous ces papiers et tous ces nouveaux protocoles, il fallait retourner au travail. Alors ils retournaient faire ce qui permettait à la structure de ne pas se disloquer.

 

Lorsque l’expert est revenu en 2000, on voyait qu’il avait prospérer, que ces outils technologiques, que son power point, que son discours était devenu une espèce de show bien huilé, c’était beau comme un prime time. On ne comprenait plus rien mais la forme était parfaite. Ils nous semblaient qu’il s’agissait bien toujours d’un discours autour de ce que nous savions faire depuis parfois très longtemps mais tout cela nous était restitué dans un découpage et un langage qu’il nous a fallu étudier. Donc notre travail c’était de faire ce que nous savions faire, plus de répondre à tous les protocoles que les experts avaient mis en place, plus d’étudier bien leur langage pour continuer à faire partie d’on ne sait pas trop quoi.

 

A la pause, certains parlaient maintenant dans le langage de l’expert. Ils se montraient les uns aux autres combien ils avaient bien étudié la langue. Ils faisaient ça un tout petit peu à la manière de ces enfants en bas âge qui montrent leurs biceps.

 

Plus personne n’osait parler de son trouble. Les plus intimes se disaient à voix basse qu’ils prenaient des cachets, qu’ils rêvaient d’une autre vie.

 

Beaucoup de personnes ont été licencié car ils faisaient trop bien ce qu’ils savaient faire et qu’à travers leurs initiatives que l’expert appelle « creativity management », ils avaient montré leur indépendance, ce qu’ils appellent la posture de l’électron libre. Mais attention vous qui découvrez ce terme, ne prenez pas ça pour un compliment. Indépendance, initiative, électron libre, c’est grave. Alors l’expert et le pro activity comité externe ont estimé qu’ils n’avaient pas suffisamment rempli le document. Cela a entrainé un blâme et parfois même, ils se sont retrouvés dans le bureau d’un autre expert externe qui leur a dit très professionnellement : « nous sommes au regret de devoir nous séparer de vous pour des questions de non-conformité avec l’esprit d’entreprise interne. »

 

La plupart du temps, ils disent que ce sont nos collègues eux-mêmes qui ont trouvé qu’on ne remplissait pas assez bien le document. Alors nous, un peu plus tard sur le trottoir, on continue à se demander ce qu’ entreprise veut dire, à l’école, à l’hôpital, au musée, à l’université, au centre culturel, dans le home, à l’assoc’.

 

Tout était devenu entrepreneurial, le mot association faisait rire, le mot humanité faisait fuir et entre nous la compétition par défaut faisait rage.

 

En 2010, quand l’expert a programmé une semaine de remise à niveau, il a envoyé un de ces enfants. Très jeune et très sûr de lui. N’ayant jamais connu ou pratiqué les bons gestes, les bons réflexes, les bonnes attitudes, les bonnes décisions qu’il faut savoir engager lorsqu’on est seul le jour ou la nuit devant un autre être vivant, il était devenu imperméable. N’ayant jamais mis en œuvre, au jour le jour, jour et nuit tout ce qu’il faut faire pour qu’une humanité étudie, se cultive, se soigne et trouve les liens, il avait le luxe de penser qu’il n’y avait que le discours comme midi et minuit de la réalité.

 

Le discours est devenu tout puissant et ce n’était pas le réel qu’il appelait « l’anecdote » qui pouvait le faire douter. Les fils et les filles de l’expert n’ont connu que le discours et ne pouvaient donc se situer que par rapport à lui.

 

Ils n’avaient jamais planté quelque chose par eux-mêmes. Ils n’avaient jamais transmis une connaissance, soignés quelqu’un en dehors de leurs stages de 15 jours intensif en ingénierie de connaissance du terrain impulsé.

 

Pendant ces jours-là d’ailleurs, nous avons eu pitié d’eux et nous les avons même aidé à réussir leurs stages, tellement ils étaient inadaptés. On les voyait là, tétanisés devant ce qu’ils fallait faire, surtout quand il n’y avait plus qu’eux-mêmes devant l’autre, c’est-à-dire quand il n’y a plus que nous devant l’inconnu. Toute cette réalité mentait et contredisait le discours.

 

Plus tard, plutôt que nous être reconnaissants de les avoir aidés dans ces moments- là, ils nous ont haï, ils n’ont pas supporté que nous sachions comme ils étaient démunis face à la photocopieuse, devant la facture, devant l’enfant perdu, le vieillard un peu vicelard ou l’œuvre d’art qui venait d’arriver. Ils ne connaissaient que cela dans le discours sur la créativité, vous voyez ce que je veux dire ?

 

La créativité innovante, allez relire vos textes.

 

Les experts, en nous laissant tout le boulot, se sont donnés le temps de ne rien faire qui les empêcheraient de renforcer leurs connaissances et leurs jongleries du discours. Ils ont maintenant réponse à tout. Ils sont de plus en plus imperméables dans un monde poreux.

 

A la pause, on est de moins en moins nombreux à parler de tous ceux qui sont en maladie. On n’évoque plus le turn over, un mot que les experts nous ont offert. On ne compte plus les burn out. A la télévision parfois, on parle de suicide. Certains d’entre nous se disent que ça ne peut plus durer comme ça :

 

« Si on ne fait pas quelque chose, jamais les gens ne sauront à quel point le discours et les princes du milieu nous ont ligoté dans un truc de fou. Si on continue de compenser par nos actes concrets, par notre savoir-faire, leur incroyable monstruosité, personne ne pourra jamais constater la supercherie. »

 

On était tous très tracassés, très démunis mais un début de conversation avait repris. D’autres disaient si on casse l’outil comme nos grands-parents à l’époque des grands buts, ce sont toutes les personnes dont on s’occupe qui vont payer les pots cassés. D’autres disaient :

 

« Elles paient déjà. Vous savez déjà que tout est fragile, que la vitesse à laquelle on doit faire les choses est dangereuse pour nous et pour ceux qui comptent sur nous. Vous savez que notre triple travail:  faire ce que nous avons à faire, remplir le protocole et apprendre la langue du discours fragilise la qualité de nos gestes. Nous devenons des leurres pour ceux qui comptent sur nous. »

 

D’autres disaient des choses abstraites mais qu’on commençait à comprendre : «  il n’y a que notre humanité, notre engagement personnel qui tient tout ça debout, donc ça veut dire que si on est ensemble en se débarrassant des princes du milieu, on peut faire tourner la boutique. »

 

D’autres disaient que c’était devenu tellement grave qu’on n’avait plus le choix, que si ça continue, on va passer de collaborateurs à collabos et qu’il va y avoir des drames car on ne sait plus très bien faire notre travail. Et c’est vrai que parfois, on entendait que dans l’association à côté, dans l’hôpital de la ville, à la télévision ou dans nos conversations le vendredi soir, on constatait qu’il y avait des accidents. A la télévision, on voyait que c’était l’expert qui expliquait ce qui s’était passé. Pour protéger le discours, il disait que c’était une erreur humaine. Nous on se demandait, comment on pouvait faire autrement, qu’on soit dans le système ou non, qu’une erreur ou une réussite humaine. On s’est dit alors que tout le monde allait se retourner contre le discours et sa vacuité tellement c’était injuste. Tout le monde avait vu à la télévision, les banquiers, la main dans le pot de miel. Tout le monde, un peu partout dans le monde avait vu la fragilité des princes du milieu. Tout le monde de là où il était, se disait que les gens allaient faire quelque chose pour les remettre à leur place. Et puis ce fut la période où chacun d’entre nous développa son propre discours sous la forme des commentaires. La plupart des sujets se nourrissaient de l’émotion, d’autres parlaient du manque de réactivité des gens. D’autres encore parmi nous, nous disaient que nous aurions dû les abattre et en tout cas les remettre à leur place, c’est-à-dire parmi nous sur le sol et dans l’esprit où nous sommes.

 

Mais ils étaient devenus tellement puissants et leur virtualité du discours avait tellement pris la place du réel que c’est nous qui n’avons pas eu le temps de bien lire leurs circulaires décrets, qui nous sommes retrouvés sur la banquette en bois avec nos avocats prodeo devant la justice.

 

A la pause, on ne prononçait plus notre nom, nous étions déjà bien loin de toutes les conversations, une semaine après notre licenciement. Ceux qui restaient, parlaient abasourdis avec le nouveau collègue dont on savait pertinemment qu’on l’envoyait au casse-pipe. Malgré cela, nous continuions à lui dire où se trouvait tous les outils, toutes les circulaires et tous les mots avec lesquels il devait se mouvoir dans l’entreprise.

 

Aujourd’hui, les petits-enfants de l’expert n’ont pas su faire leur workshop. Les collègues (on a retrouvé ce nom là quelque part dans notre énergie) n’ont plus peur. Ils ont compris que c’était eux, les adultes et que le discours est un enfant qui mérite une fessée. Ils ont compris comment en d’autres temps que le discours, c’est le prince. Et que ce prince du milieu a touché à deux choses qui ne nous permettent plus d’avoir peur : notre dignité et notre pain.

 

Partout autour de nous, les collègues se réveillent. Ils ne veulent ni blesser, ni être blessé. Ils n’ont plus peur.

 

En 2020, le mot expert est devenu un euphémisme que l’on a rangé avec les autres euphémismes au musée des euphémismes avec le célébrissime « le travail rend libre » et «  just do it ». Nous vivons maintenant dans une société du jeu, dans des structures empiriques qui se sont enfin donné le réel pour patron. Ce sont des structures transversales qui tiennent compte du pressentiment, de la fulgurance comme s’il s’agissait d’un moteur. Ce sont des organisations qui font de l’acte posé, des bons gestes, de la bonne attitude, de la bonne décision, la base de leur processus instituant.

 

Il n’y a que les experts et les princes du milieu en exil doré, recréant un second monde avec ceux qui veulent continuer à croire au discours, qui ne comprennent pas le monde dans lequel on vit aujourd’hui…

 

… un monde plus horizontal, à la fois plus poétique et plus politique où les responsabilités sont individuelles et transmises dès la naissance, où l’écosystème a remplacé la stratégie et où l’autorité, l’expérience a remplacé le pouvoir…

… un monde tissé comme de la soie par l’effet de nos responsabilités individuelles prolongées par les intersections qui se créent entre nous…

… un monde où nous sommes chacun d’où nous sommes les PDG et les ouvriers d’une multinationale des alternatives.

Nota bene : Les princes du milieu sont les personnes qui ont pris le pouvoir sans être au début de la chose et sans avoir besoin d’être là pour la finir.

 

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