Les amis…

by Werner Moron

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 De zéro à quatorze ans, j’ai fait l’enfant. Je travaillais dur à faire l’enfant. Je savais sournoisement que les adultes ne me laisseraient pas faire. Je ne perdais pas une minute. Je visitais toutes les pièces de l’enfance, de la pointe du jour à la nuit noire. Toute mon énergie était investie dans le désir que tous les enfants autour de moi ne perdent pas une miette d’enfance. Je me donnais à fond dans le Ténéré des terrains vagues avec ceux qui ne sont pas partis en vacances, à fond de cale dans les greniers, tous les greniers, toutes les caves, les parvis, les abris bus, les pelouses d’autoroutes, les tunnels, les terriers, les arbres creux, les brouillards de petits lacs, les cachettes à faux cils, les vélos de guerre, les boites en fer, les genoux exorbités, les érections de quelques petits centimètres avec semence transparente, les branchies du désir de l’enfance … à fond dans la vase, sur la lune des premières neiges… Pendant des heures, devant un fourmilière des jours sous les ifs dans la cité des araignée à croix blanche, marchant partout en même temps à toute vitesse pour semer la raison, je travaillais mon enfance comme un instrument. 

De 14 à 26 ans, le mensonge s’est laissé voir, ce fut un choc. Je me suis lancé dans le négoce des tournants, je dérapais sans contrôle. Un vrai petit soldat punk. Si je vous racontais tout ça, je pourrais avoir une petite carrière d’un Bukowski Belge, Wallon, ou liégeois. Je suis le roi de la ruelle de la bure du Rossignol. J’ai dormi avec des animaux morts, j’ai cherché des miettes de cailloux chimiques dans un tapis plein galeux. J’ai vu des hommes chier à 7 heures du matin, en se tenant au bar pour faire venir leur matière pour quelques pièces lancées par des édentés hilares. J’ai rendu une arme blanche à celui qui m’avait menacé pour un scénario de toréador calciné.

Je suis allé blanchir la nuit à la chaux vive avec des cadavres éthyliques et des stewards d’American Air Lines, dans le Holland bar où Mickey Rourke a tourné Barfly dans la 9ème avenue. Pendant toute cette période de ma vie, lorsque je m’engouffrais dans l’obscurité, je n’étais pas sûr d’en revenir vivant. Je m’approchais ironique de tous les prêtres de la nuit : toxs notoires ; roi du bar ; maquereaux ; flics à la dérive ; filles infectées ; psychopathes camouflés par l’ébriété générale ; petits tueurs en début de carrière ; putes des trois sexe ; convoyeurs de mort ; dealeurs qui bouffaient leurs fonds de commerce ; bourgeoise largué par sa famille échouée au milieu du glapissement des paumés pros ; philosophes à une seule note ; trafiquants cintrés ; escrocs de comète ; bêtes fauves toujours à la limite de l’ébullition, bref un monde conventionnel , un village banal quand on en fait partie. Et puis je suis rentré titubant, épuisé, dans une Académie Royale. Je me suis retrouvé là comme un bidon en plastic sur la plage d’une crique en antarctique. Je me suis dit : « Werner, prend ta retraite et fait de l’art comme tout le monde ».

 

3 novembre 2019