Les amis…

by Werner Moron

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Un petit homme translucide assis derrière une table en formica ressemble à un éclat de salade sur une dentition splendide. Tout est immense : les escaliers, les couloirs, les portes. Les plâtres tordus comme des martyrs courent jusqu’où l’on ne peut voir.

Pour le moment, j’ai 26 ans, je commande mon triple blanc glace. Je suis dans un bar en face de cet énorme bâtiment.

- Moi : « C’est quoi ce gros bazar ? »

- Le barman : « C’est une Académie »

- Moi : « On fait quoi là-dedans ?

- Lui : « Ce sont les Beaux-Arts : peinture, sculpture, dessin, gravure. Aujourd’hui, c’est le dernier jour des inscriptions. C’est pour ça que tu es là j’imagine ? Je ne t’avais jamais vu avant ».

-Moi : « On fait de la BD ? »

- Lui : « Oui, je crois » Beaux-Arts… ça me fait penser aux 33 tours rayés de ma mère, la BD je connais, je n’avais jamais la patience d’attendre d’être à la maison pour les lire. Elles étaient dévorées dans la file devant la caisse et dans la voiture qui nous ramenait à la maison.

J’étais très loin de mon territoire. Je n’avais pas dormi depuis trois jours ou alors sans le savoir, dans un parc, un bar, sur une banquette de bus. J’ai quitté le bistrot pour traverser la rue, comme en haute mer. J’avançais avec la raideur d’un homme camouflé et je me suis retrouvé nez à nez avec un petit homme translucide.

-Lui : « Vous venez pour une inscription ? »

Je fais un petit signe de la tête, j’avais peur que les trois grains de café que le barman m’avait donné ne parviennent pas à masquer les vapeurs d’alcool à brûler.».

-Lui : « Vous entrez en inférieur ou en supérieur ? »

Cela faisait maintenant sept ans que je dérivais dans les méandres d’un exploit qui ne m’autorisait aucun avenir. Au milieu de ce marbre, d’une voix presque sifflée, je réponds : « En inférieur ». L’homme prend note et me dit de revenir dans trois jours.

Nous sommes mercredi, il est huit heures du matin. Je me sens comme un coucou dans un nid d’oiseau mouche. Le professeur, tout en expliquant le programme de l’année et le règlement d’ordre intérieur, me tourne autour avec inquiétude.

N’y tenant plus, pendant que les étudiants pygmées de la tribu acnée remplissent leurs documents, l’homme s’approche de moi et me demande à voix basse : « Vous n’avez pas fini vos humanités ? ».

-Moi : « Ah si, ça oui, j’ai mon diplôme de secondaire ».

Lui : « Ahhh, mais alors vous vous devez vous inscrire en supérieur ! »

Cela faisait une demi-heure que je m’étais ponté à cet école d’Art et je passais déjà du rang d’inférieur à celui de supérieur. Aujourd’hui encore, quand j’y repense, je ressens la chaleur de ce petit miracle dérisoire. Même si je n’avais pas la moindre idée du monde infiniment empilé et ramifié qui fondait le mot « Art », ce jour- là, je me sentais arrivé à destination.

11 novembre 2019