Les amis…

by Werner Moron

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Alors que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il y a derrière chacun des mots qui placés bout à bout constituent le programme de l’école, je dois en choisir un avec lequel je vais vivre quatre ans.

- Moi : « Je ne peux pas naviguer un peu dans les différents ateliers pour me faire une petite idée et puis faire mon choix ? »

- Lui : « Non, ce n’est pas possible. Demain, ce sont les examens d’entrée. Tu ne peux même pas les passer tous ! »
On se tutoie tout de suite et on s’embrasse beaucoup dans ce village. Intuitivement, pour contourner la panique qui s’insinuait en moi, je me suis dit : « Si tu ne veux pas que l’on découvre la supercherie tout de suite, choisis peinture, au vu du programme, c’est ce qui a l’air de demander le moins de prérequis ».

- Moi : « Peinture »

- Lui : « Peinture de chevalet ou peinture monumentale ? »

- Moi : « C’est quoi la différence ? »

- Lui : « En gros, la peinture de chevalet, ce sont des formats plus petits que la peinture monumentale ».

- Moi : « Bon, ben alors je vais commencer petit, je vais prendre peinture de chevalet ». Lui : « Très bien, demain à 14h, tu te présentes à l’accueil avec ce document et on te dira où tu vas passer ton examen d’entrée ».

Le lendemain, je me retrouve avec une cinquantaine de personnes devant un tabouret retourné et une feuille blanche. – L’examinateur : « Vous avez une heure pour dessiner ce qu’il a devant vous. Ce qui nous permettra d’évaluer votre niveau en dessin d’après nature. Ensuite, vous aurez un examen en rapport avec le cours que vous avez choisi ».

Les Beaux-Arts, à ce stade, ne ressemblaient en rien au disque rayé de ma mère. C’était un 33 tour sur lequel il y avait une compilation des plus grands compositeurs classiques. J’aimais particulièrement la 9ième symphonie de Beethoven. Sur le passage célèbre du « PO PO PO POOOM …» une belle griffe transformait la musique classique en techno, bien en amont de son existence. « POPOPOPOOOMPO…POPOPOPOOOM P….POPOPOPOOOM PO…» comme ça pendant de longues minutes jusqu’à ce que ma mère surgisse de la cuisine – à bout de nerfs – pour pousser le diamant de l’aiguille un peu plus loin sur le vinyle.

Le professeur de peinture entra dans le local, nous étions une douzaine.Lui : « Faites ce qui vous passe par la tête, vous avez les trois couleurs primaires, du blanc et du noir et une feuille canson sur chaque chevalet ». C’était la première fois que je me retrouvais debout devant une feuille perpendiculaire au sol. Les chevalets me faisaient penser à ces machines de guerre qui servaient aux assiégeants, à franchir les fortifications d’une place forte. J’étais en sueur. Faire ce qu’on veut… ça veut dire quoi, c’est par où ?

En regardant autour de moi, je voyais les uns et les autres suivre une espèce de protocole. Ils ressemblaient à des pêcheurs expérimentés qui – avant de lancer l’hameçon – font tout un enchevêtrement de gestes chamaniques et savants.
Pendant une heure, je me suis senti de nouveau dans la peau de cet étranger en toute chose. Le professeur passa sa tête par la porte et cria qu’il nous restait encore dix minutes avant la fin de l’épreuve.

Mu par je ne sais quelle énergie du désespoir, je peignis une pipe à toute vitesse et j’écrivis : « Ceci n’est pas un Magritte, c’est pour ça que je suis ici ».
C’était la première fois pour moi qu’un aveu de faiblesse fut qualifié de génial. Je n’avais absolument pas compris ce qu’il y avait de génial là-dedans mais je fus admis au cours de peinture de chevalet.

16 novembre 2019