Les amis…

by Werner Moron

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Nous sommes le premier jour du cours de peinture de chevalet. L’énorme verrière découpe un ciel de cinéma en bande de papier peint. Tout le monde donne l’impression de savoir ce qu’il faut faire. Je ne sais pas où ranger mes bras, mon regard vole comme un bourdon poursuivit par du personnel en blouse blanche.

- Le professeur : « Vous commencez par faire un aplat. Pendant ce temps, j’installe une nature morte sur l’estrade : une coloquinte, un pot en grès, un bougeoir renversé sur un tapis soigneusement drapé et une orange ».

Je sors mes pinceaux en poils de cochon chinois, mes tubes de peinture à l’huile « made in china » et ma bouteille de térébenthine. Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut vouloir dire aplat. Nous sommes tous mélangés. Ceux qui – comme moi – vivent leur premier jour sous la verrière et les barons – aux pas lents – qui nous scrutent depuis leur ciel ancien, comme des oiseaux de proies au-dessus d’une famille de mulot. Rien qu’en observant leur port de tête, le plissement des yeux, vous pouvez dire en quelle année ils sont. Pourtant, quelle que soit leur ancienneté, j’étais de loin le plus vieux de la bande.

Devant la nature morte, je ne voyais qu’une orange, comme un petit soleil portable. Sa présence m’accompagnera pendant des années.

J’étale l’orange directement sur la toile, la matière résiste comme une pâte à tartiner sortie du frigo. Je fais couler de la térébenthine comme on boit un coup, à même le goulot. La couleur se délie. Je la rattrape par le bas pour l’inscrire dans un mouvement circulaire. Il n’y a plus qu’une énorme sphère solide et légère au centre d’une toile où il ne reste plus beaucoup de place pour une coloquinte, un chandelier et les plis savant d’un tapis.

Très régulièrement des jeunes gens venaient jusqu’à moi, dans l’atelier, pour me souhaiter la bienvenue. Ce qui m’avait tellement isolé socialement représentait ici une espèce d’aura qui créait le respect. Même le très redouté « chef d’atelier », grand buveur devant l’éternel, m’avait très vite, candidement, fait une espèce d’allégeance. J’étais abasourdi ! Un jour, avec une voix presque féminine, il m’a dit que dans le domaine de la roulette russe, il n’oserait jamais s’aventurer dans les contrées stridentes où je passais mes nuits. On avait entendu parler de mes « exploits ». Je me suis dit par instinct, que puisse que c’était comme ça, je devais m’acheter un costume trois pièces et marcher dans l’autre sens.

23 novembre 2019