Les amis…

by Werner Moron

 

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Tout ce qui me paraissait honteux : travail, conscience, répétition, exigence, étude, patience, discipline, … m’est apparu comme étant des valeurs évidentes. Ce que rien ni personne n’a su me faire prendre au sérieux dans l’ordre social s’est manifesté d’un coup, comme ces dauphins qui jouent autour du bateau. Je comprends tout de suite que l’exfiltration du paysage intérieur vers l’autre va me mobiliser corps et âme. Pour qu’une intuition, ce tissage de synapses et de vécus, parvienne à sortir du corps par la main pour reprendre son souffle dans un peu de matière étirée sur une surface plane, je dois travailler jour et nuit. Quand je comprends que l’enjeu, c’est de donner vie à ce qui vit en nous – en le confiant à une trace qu’un étranger va suivre en lui donnant sa propre direction, quand je prends conscience que l’enjeu c’est de lyophiliser de la vie, de l’amour, de la mort, du ici et du maintenant , pour que l’autre le réhydrate quand il veut, je me dit que c’est hors de portée.

 

Ayant trouvé un nouveau véhicule pour attaquer la duplicité, la tiédeur et les prudences violentes des braves gens, il m’a fallu faire un choix. Plutôt que de faire partie du club des 26 ( Morrison , Hendrix, Joplin…), à 26 ans, j’ai lâché l’alcool et les autres babioles comme on lâche du lest. Je me suis longuement huilé pour plonger dans mon océan intime. Heureusement pour moi, les substances ne m’aidaient pas. Je pouvais clairement voir le matin, après une nuit de peinture, que tous ces rugissements, ces symphonies sous influence, en plein jour, devant la toile, n’étaient que les traces d’une limace en panique.
Deux choses ont commencé à jouer en ma défaveur. Un, je suis devenu aussi clean qu’un troupeau de Dalaï Lama et deux, je travaillais avec beaucoup d’application et sans interruptions, ce qui a considérablement dilué mon parfum de loup rimbaldien. La plupart des étudiants étaient là pour entamer la fête. Cela faisait plus de douze ans qu’ils étaient assis devant un mec debout sur une estrade. L’initiation doit se partager entre l’expérience de la liberté d’un jeune adulte à air comprimé et la rigueur qui s’impose quand on doit faire des gammes pour se sentir libre dans l’arène.

 

Pour moi, après une fête mi vaudou mi pharmacien, l’exotisme, c’était l’exploration d’une réalité nue. J’étais devenu sérieux. Quand on me posait la question, en deuxième année de ce que je voulais faire après les études, je répondais : « ben artiste ! ». Je ne comprenais pas que pour mes jeunes amis cela paraissait prétentieux. Pendant une dizaine d’années, je dormis quatre heures par jour : huit heures pour les études ou le travail alimentaire, huit heures de gammes, quatre heures de musique, de lecture ou de vie sociale et quatre heures de sommeil. Par ailleurs, je mangeais une pizza par jour, ce qui me permettait de faire des colonnes de cartons qui partaient du sol au plafond. Parfois, comme pour la prise d’un médicament, je ne savais plus si je l’avais mangé ou non.

 

28 novembre 2019