Les amis…

by Werner Moron

 

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« Tous les matins, quand j’ouvre mes poubelles, je trouve une dizaine de jeunes artistes au moins aussi talentueux que vous, j’espère que vous saisissez bien la chance qui vous est faites. » Nous sommes trois, encore étudiants, invités à exposer dans la galerie la plus en vue de la ville. Le mari de la patronne est féroce, il ne supporte pas nos petits réflexes religieux, nos petites exigences de puretés. Tout va vite, deux galeries à New-York, une en Turquie, des expositions un peu partout.
Le galeriste marche debout au milieu des toiles entassées par terre. Il choisit vite. Lui : « C’est quoi ton prix ? » Je ne sais pas quoi répondre… Il s’agace : « Ce n’est pas pro ! Je n’ai pas le temps. J’ai encore une dizaine d’ateliers à visiter cet après-midi ». Je lui donne un chiffre. Il le multiplie par 20. Je suis honoré. Il me dit qu’à partir de maintenant, je ne peux plus jamais descendre mon prix, sinon je serais cramé à vie. Lui : « Les gens n’aiment pas que l’on galvaude ce dans quoi ils investissent ». Je comprends que son estimation n’est en rien le reflet de ma valeur mais que ce chiffre va servir à gonfler sa marge sur les 50 % qu’il va prendre sur chaque vente.
Le jour de l’exposition, je vends tout. Tout le monde est gentil avec moi. Vers 22 heures, une Porsche s’arrête en double file, un homme entre dans la galerie. Il désigne trois toiles et s’engouffre dans sa bagnole. Je demande à mon prof ce que cela signifie. Il me dit : « C’est génial, le mec est un gros collectionneur, il t’en prend trois d’un coup ». Je me dirige vers lui pour le remercier. Mon prof me dit : « Ne fait pas ça, il ne parle pas avec les jeunes artistes ». Je lui réponds : « Si c’est comme ça, je ne lui vends pas ». Mon prof : « Si tu fais ça, tu es mort-né, tu n’as pas les moyens de ton romantisme ». Je ne bouge pas. Aujourd’hui encore, je regrette de ne pas l’avoir provoqué en duel.
Après l’expo, j’ai les poches gonflées de fric. Tout va fondre à la vitesse de l’argent d’un braquage.

- Le galeriste : « On ne t’a pas vu samedi ».
- Moi : « Depuis 2 ou 3 mois, je ne sais plus faire la différence entre le jour, la nuit, le samedi ou le lundi, je travaille énormément. »
- Lui : « C’est beau ce que tu dis, mais quand on fait une expo, tu dois être là, un point c’est tout. En plus, on a essayé de t’appeler à plusieurs reprises. On a quelqu’un pour la grande blanche et rouge, mais l’acquéreur l’aimerait en bleu ».
Il ne se rend pas compte de sa brutalité. Son abus de position dominante va me rendre dangereux. Livide, je lui sors la formule du videur : « ça va pas être possible ».
Après lui avoir largué une cargaison d’arguments simples et effilés comme des coups de lames, il me dit : « Tu peux aller où tu veux, nous finirons de toute façon par acquérir tes meilleures toiles au meilleur prix. Toi, tu vas pouvoir jouer dans ton film de poète maudit et nous, on continuera à écrire l’histoire sans toi ».

 

30 novembre 2019