Les amis…

by Werner Moron

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Ce jour-là, j’accompagne mon professeur à la foire de Gand. Il me fournit un peu de travail. Après avoir rompu avec les galeries, il me faut un peu de cash pour faire face. Nous partons avec une camionnette bourrée de dessins grands formats. La galerie anversoise qui le représente a loué un très beau stand. Nous entrons dans le hall des foires avec le véhicule. L’utilitaire s’avance entre les premières œuvres déjà accrochées comme dans une espèce de drive-in de l’art moderne et contemporain. Un coude posé sur la portière, je peux – en passant – sentir l’haleine de Piet Mondrian, Jeff Koens, Marie Laurencin, Arnulf Rainer, Magritte, Calder, Ben Vautier, Richard Long, Christo… Tout le monde est là : les valeurs sûres et les jeunes tigres de l’anti art. Je ferme les yeux et je glisse dans un train fantôme au ralenti, à chaque cimaise surgissent des femmes chanel tatouée d’un sourire Knokke le Zoute, des costumes Hugo Boss auréolés de sueur, des longues faces grises à gants blancs, des artistes enrhumés qui se placent sur le passage des femmes chanel et des costumes mouillés.
Nous sommes arrivés à destination. Un grand bureau en verre, des plantes vertes, des mange-debout ressemblent à une collaboration entre Marcel Broodthaers et Jef Geys. Ce ne sont pas des œuvres d’art, il s’agit du mobilier au cœur duquel on va signer les chèques. Nous savons tous qu’après cinq minutes dans un environnement d’art contemporain, on commence à chercher la signature à côté de l’extincteur ou d’une lézarde dans un mur.
Nous sortons les œuvres de la camionnette, les longues faces d’Ostie s’approchent déjà. Je leur dis que je suis là pour accrocher les dessins, j’ai l’habitude. Sans un mot, ils regardent mes mains et s’emparent des momies en plastic bulle avec leurs gants blancs. Je repars avec la camionnette au milieu des Tapies, Giacometti, Picasso, en constatant que les galeristes ont mis le paquet sur les Bram Bogart et les Jan Fabre cette année.
Nous sommes invités pour le vernissage pro, le champagne coule à flot. Les femmes Channel et les costumes mouillés se plaignent beaucoup du prix des stands, de la fragilité du marché et de l’ingratitude des artistes.
- « Depuis la crise du golf une galerie sur deux ferment à Soho ».
- « Oui, oui c’est un original tiré à 20 exemplaire, il numéroté 6, c’est une occasion unique, nous sommes les seuls à l’exposer dans toute la foire, c’est vraiment pour vous ».
- « J’adooore, je vais voir avec ma femme mais je pense que je vais déposer une option dessus ». Une longue face de raie manta vient poser une petite gommette verte avec son gant blanc à côté de la litho bleu.
Dans la camionnette, sur le chemin du retour, mon prof qui n’a rien vendu me dit : « Ceci c’est une petite foire, on va allez à Bâle, là c’est quelque chose ! ». Je lui dis que je ne mettrai plus jamais les pieds dans ce genre de cirque malsain, c’est trop dur, trop humiliant. J’ai eu l’impression d’être invité pour un buffet hors de prix où l’on avait convié tous ceux qui font partie du «un pourcent », pour qu’ils puissent définitivement exposer leur supériorité en se payant ce que nous exposons. J’ai l’impression que nous avons-nous mêmes mixés tous les plats pour les faire entrer dans une immense soupière en or massif : les huitres, les sabayons, les rôtis, la bisque, les zakouskis, les civets, le foie gras, les profiteroles, le mouton Rothschild, le saumon d’Ecosse, le sorbet de mûres aux éclats de feuilles d’or, le dom Pérignon, le soufflé au fromage, les ortolans, les blinis au caviar de la mer noir, les figues fraiches du Pirée, le parmesan 20 ans d’âge d’Émilie-Romagne, l’armagnac des Landes, le cheval blanc 1947 de Gironde, le trou normand et la coke de Colombie.

 

- « C’est une occasion unique de se montrer, les gens viennent du monde entier ».
- « Très bien mais alors, pourquoi nous à t’on fait lire, « Du spirituel dans l’art », « Lettre à un jeune poète », « « Bâtissons une cathédrale » cette discussions entre Beuys, Kounellis, Kiefer, et Cucchi ? »
On nous a fait perdre du temps. Y a un truc de trop, soit on fait l’impasse sur cette espèce de transmission des valeurs de spiritualité de la résistance à la convention, soit – entre chaque atelier – on nous donne un cours de marketing, de comptabilité à partie double, de schizophrénie active et de stratégie Sun TZU.
- « T’es vraiment chiant, tu te poses trop de questions, t’es un communiste ou quoi ? »
Le chauffage de la camionnette est bloqué au maximum, nous roulons en plein hiver avec les fenêtres ouvertes, les paysages sont des aquarelles qui ne servent à rien, je prends quand même quelques notes, on ne sait jamais.

 

8 décembre 2019