Les amis…

by Werner Moron

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J’ai changé six fois d’écoles primaires en six ans, voilà mon pays. Mes racines sont le jeu. Ma famille, c’est tous ceux qui savent jouer. L’étranger, la menace, ce sont ceux qui ont décidé de ne plus jouer leur mise, ceux qui savent par avance – avant de vous avoir rencontré- ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. J’ai été conçu au sud d’un pays et je suis né au nord, à Anvers. Ma langue maternelle est en « aléeï », « éeskye » et « amooï ».

Je suis arrivé avec ces sonorités à Lille, où les choses se disaient en « un », « in », « psère », « frrou ». De là, je suis parti pour Hollogne-aux-Pierres où l’on fait un Jazz trainant en mawaiie, hoho, naméee. Le fait de produire des sons en « un », « in », « stère », « frrrise » me rendait prétentieux aux yeux des autres. Je suis brièvement passé par Alleur, où l’on parlait un Jazz trainant, mais plus fusion, il y avait des touches sonores de tous les pays.

De là, je suis parti pour Zellik où le bruit de mes propos en jazz trainant me faisait passer pour un plouc. Chaque fois que j’apprenais la musique du coin, je me créais des problèmes avec le nouveau pays où je débarquais. A Koekelberg, dans mon école caserne, la cour était partagée en deux : d’un côté ceux qui parlaient en « aléeï », « éeskye », « amooï » et de l’autre, la tribu « alé –alaïe », « teuyntinne », « ketch ».

Ma nouvelle tribu voulait que je fasse la guerre à la tribu de ma langue maternelle que j’avais quittée 5 cinq ans plus tôt. C’est à partir de ce moment-là que je n’ai jamais plus pu faire allégeance à une habitude, une règle, une culture ou un ordre que je ne comprends pas. Avec le son de la capitale, je suis arrivé dans une cité ardente où j’ai dû me faire des amis solides et sincères à coups de poings.

De zéro à onze ans, la violence – même sur un objet, un insecte, et surtout sur un autre enfant – m’était absolument inaccessible. Ma douceur et mon désir de jouer m’attiraient une avalanche de problèmes et d’hématomes. J’ai étudié devant la glace les postures, la chorégraphie des cons de prédateurs et je les ai escroqués et même parfois braqués.
Je n’ai jamais cessé d’être ce petit garçon-fille mais l’orchestre d’une cour d’école, d’un coin de rue, d’un morceau de plage rend ça trop dangereux. Depuis, le masque fabriqué dans l’enfance me précède sans que je ne le souhaite. Il s’est collé à moi, jusque dans mes épaules, mes déplacements, mes accents. Je ne montre ma tendresse qu’aux vrais joueurs. Les autres, tous les autres me font peur et je les tiens en joue.

 

13 décembre 2019