Les amis…

by Werner Moron

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Pour gagner ma vie, j’ai vraiment fait de tout : de porte en porte, de la vente de bougies et de produits d’entretien ; arracheur de betteraves folles ; délégué « Belgique Loisirs » ; barman de cave ; technicien de surface en grande surface avant et après la présence des consommateurs ; portier de nuit à thème ; garçon de ferme pour le jardin de Madame ; porteur de quartiers de viandes puis de cartons de fruits et légumes ; des décors floraux pour les circuits de Formule 1… La liste est trop longue, les histoires que je pourrais en tirer feraient un très bon alicament romanesque, entre Zola et Despentes. Je vous en livre deux.

 
Je suis à Anvers, l’homme qui paye marche comme un hovercraft dans une immense maison vide. Il est entouré en permanence par quatre personne qui se partagent la moindre de ses contraintes. Lui, il décide sur le fil de son désir tendu comme une érection. Je me retrouve dans une très vieille maison de caractère. Elle vient d’être complètement vidée, curetée jusqu’à l’os et remise à neuf, comme lors d’un lifting complet. Le client est pharmacien. Il a fait fortune en quatre ans, en commercialisant des gélules miracles pour la perte de poids. Je suis là, avec nos pinceaux et mes techniques de patine, pour tout remettre à vieux. Je commence par toutes les parties qui sont les plus sollicitées, autours des interrupteurs, des poignées de portes, de fenêtres, au-dessus des éviers et du plan de travail. J’avance vite, les pièces reprennent une âme de vieux châteaux. Au bout d’une heure et demie de travail, l’hovercraft apparait et fait couiner un de ses poissons pilotes : « La patine est trop réaliste, Monsieur veut un vieillissement d’Opéra ! ». Je veux argumenter mais avant que je n’aie pu produire le moindre son, mon boss me dit de disparaitre et d’aller finir la fresque sur le mur de la salle d’eau. La piscine est immense, une vitre épaisse la sépare de l’étang du jardin. L’impression est saisissante, l’eau passe de beaux reflets de magasine à la Hockney à une eau sombre et saine qui ceinture les œufs de salamandre et des nénuphars d’une blancheur irréelle.
Je monte sur l’échafaudage pour finir l’esquisse d’un Piero de la Francesca, mon esprit se perd dans les fortifications justes au-dessus d’une croix en bois. Du coin de l’œil, par la verrière qui donne sur le jardin nu, une forêt avance le long du mur d’enceinte.
Je continue de peindre tout en continuant à observer ce spectacle à la Tolkien.

 
D’un coup, un des arbres de cette forêt en mouvement s’élève au-dessus du mur et vient se planter dans la propriété. Pendant les deux heures passées sur mon échafaudage, des grands chênes, des frênes et des saules sautaient le mur et venaient se planter dans le jardin nu. Mon boss avança vers moi en marchant en chaussettes jaunes sur la merveilleuse mosaïque d’inspiration byzantine et puis s’arrêta net, les yeux exorbités. Par un minuscule mouvement du menton, je compris que je devais le rejoindre. Je voulu lui parler de la forêt volante mais je compris que ce n’était pas le moment. Je descendis de mon échafaudage, je vins à côté de lui et là je vis clairement que j’étais parti des aplats solaires de Piero de la peindre, petit à petit, les touches tourmentées de Chaïm Soutine. Je lui dis « ce con n’y verra que du feu ! Il n’a pas su reconnaitre mon talent de faussaire pour faire du vrai faux vieux. Il ne verra pas le passage de la beauté mathématique du maître du quattrocento, vers les tourments du peintre juif russe de l’école de Paris ». Mon boss est blême. L’hovercraft entre alors dans l’espace en contemplant sa nouvelle forêt et nous fait savoir par une de ses excroissances humaines qu’il est content de la décoration.

 

La deuxième évocation d’un boulot alimentaire s’est joué sur quatre mois. Tout ça s’est déroulé à Estoril, Xérès de la Frontera, le Castelet, Okheneim , Silverstone , au Hongary ring et à Francorchamps. Un grossiste en fleurs avait décroché un contrat pour fleurir à chaque compétition le village VIP du Grand Prix de Formule I. Durant trois jours, des personnalités du monde entier sont invitées par les multinationales qui sponsorisent la compétition. Imaginez-vous un gros client de Goodyear, il habite en écosse, on vient le prendre en limousine à son domicile pour l’amener jusqu’à un hélicoptère qui le dépose sur le tarmac de l’aéroport le plus proche, de là en classe affaire on le pose sur l’aéroport de Marseille où un hélicoptère l’attend pour le déposer ensuite juste à côté du village VIP du Grand Prix de France, au Castelet. Une hôtesse va ensuite l’amener jusqu’à sa table où dans un luxe hors norme, il va dans cette immense tente climatisé manger des plats préparés par « Lenôtre » en regarder la course à la télévision. La retransmission est entrecoupée d’interviews exclusives des plus grands champions.On entre dans l’intimité des paddocks, on s’y croirait, on est dans le cœur de la course, tout en mangeant et buvant des mets étoilés. Ces très importantes personnes ne sortaient uniquement qu’en cas d’accident. Là, on leur donnait des jumelles et, pour les plus privilégiés, on les amenait en buggy dans les zones de sécurité, à proximité de l’événement.

 
Quand nous avions fini de disposer les milliers de fleurs autour des différents chapiteaux des multiples marques présentes, on me demandait parfois de faire des choses un peu spéciales dans les emplacements de certaines firmes. Je me souviens d’avoir disposé des fleurs sous une Maclaren, installée sur des socles en plexi. Je choisissais la couleur et la forme de chaque fleur pour en faire une tresse qui sortait du pot d’échappement, puis la coulée de fleurs finit par envahir tout le bas de caisse du bolide. Au centre de la tente, au milieu des tables, la voiture donnait l’impression ambivalente d’être dans une lévitation divine et d’être la proie d’un incendie violent.

 
Un des bras droit d’Eccelstone était une femme suisse d’à peine quarante ans. Son autorité naturelle ne nécessitait pas la moindre démonstration de supériorité. Son objectif, c’était l’excellence et le plus vite possible. Elle a apprécié mon travail avec la bagnole, le soir je fus invité au restaurant avec l’équipe de direction. « L’année prochaine vous revenez me dit-elle et nous proposerons ce genre de déco à tous nos clients ». Mon avenir était assuré, l’argent allait couler à flot !

 

Il était presque impossible de renter dans ce cercle très très fermé, mais une fois qu’on parvenait à l’intérieur, avec quelques aptitudes, on devenait un génie de garde. Plus rien n’était impossible.
Mon boss, un peu contrarié, me dit qu’il avait un rencart. Il quitta la table et moi pas. J’expliquai à cette femme de la précision d’une Rolex que pour la route que s’ouvrait à moi, ce genre de facilité allait me tuer. Elle ne me comprit pas mais me sourit d’une manière qui me trouble encore de temps en temps. C’était le regard tendre et effaré que l’on a pour un éléphanteau que l’on relâche dans son milieu naturel.
Le lendemain matin, j’ai réveillé mon boss. Nous étions déjà en retard et les suisses n’aimaient pas ça. Mon patron avait la moitié de la face comme une courge. La fille de son rencart était une rabatteuse. Elle l’avait entrainé dans un petit col, dans le massif des Maures. Une fois sur place, deux de ses complices l’on dézingué et puis dépouillé.
Le jour de la compétition, la machine des graphistes fut en panne, les deux Lotus ont fait la course sans le moindre autocollant publicitaire.

Au milieu du vacarme chromatique, ces deux bolides nus hypnotisaient tout le monde. Ils ressemblaient à deux anges immaculés, ou deux panthères affamées. Le fait que quelque chose ai manqué, à créer une magie qu’aucune volonté n’aurait pu égaler.

Je m’en souviendrai.

 

18 janvier 2020