Les amis…

by Werner Moron

87822668_2256497467986527_4454086806295543808_o

 

 

 

Toutes les nuits étaient serties de petites lumières qui ne m’étaient jamais apparues avant. Des livres, des rencontres, des musiques, des langages se laissaient soudain approcher. Je ne cherchais pas à me cultiver, c’était la naissance de mon propre langage qui avait faim. Cette rivière intérieure que nous logeons tous, quand nous ne la nourrissons pas, elle s’atrophie et prend toute la place. Nous devenons alors des tronches pleines d’eau à une seule note. Une fois que nous lui ouvrons la porte, notre langage sait exactement ce qu’il a à faire et trouve sa nourriture tout seul, nous n’avons qu’à le suivre et lui donner ce qu’il demande.

 
Dans toute la ville et puis dans toute la région et puis dans tout le pays et puis le monde entier, le dessous des cartes se montrait par des chemins effarants.

 
Je pourrais ici évoquer mille rencontres avec la danse, le théâtre, le cinéma… Je vais n’en choisir qu’une qui est arrivée très tôt dans mon parcours : une exposition rétrospective d’un artiste allemand. Il venait de mourir. Il avait été aviateur pendant la seconde guerre mondiale. Touché par les alliés, son avion s’était écrasé en Crimée. Il fut recueilli et soigné par les tatars. Très gravement brulé, pour le soigner, il fut le déshabiller puis enduit de graisse et enroulé dans une épaisse couverture en feutre. Cet accident devint la source de son langage artistique. Mais le plus fascinant pour moi, c’est qu’on ne savait pas si l’histoire sur laquelle toute sa vérité était fondée était vraie ou non. Cette incertitude exprimée clairement au début de l’exposition, n’entamait en rien la justesse et l’honnêteté de tout ce qui allait suivre. Première révélation : l’affirmation, la certitude n’est pas obligatoire.

 

L’artiste travaillait avec de la graisse, du cuivre, du feutre. Ses dessins étaient stridents. Un crayon bien taillé entaillait la feuille, comme d’autres hommes dessinaient sur les parois d’une grotte pour entrer en relation avec ce qui est représenté. Juste à côté, au centre de la feuille, une tache donnait l’impression d’être devenue un être vivant juste au moment où elle avait séché.

 

Des vidéos montrent l’artiste dans une galerie à New-York en cohabitation avec un coyote sauvage. L’histoire nous dit qu’il ne veut pas mettre un pied sur le sol américain. Il débarque à l’aéroport, entre dans une ambulance et se fait amener de la sorte sur son lieu de travail. Là, il s’enroule de feutre, se fait livrer un journal par jour – qu’il ne lira pas – et entame une conversation de trois jours avec cet animal.

 

C’est comme s’il voulait rencontrer l’ambassadeur de ce qui vivait sur ce continent avant « The American Dream ».

 

 
Il nous dit que notre civilisation est malade et va déposer sa santé dans le lancement du parti écologiste allemand.
Rien dans ce qui me fait face, ni dans le fond, ni dans la forme, ne m’avait jamais effleuré l’esprit. Sans le souffle inexplicable de cet artiste mort, il n’y aurait eu que des discours, des gravats, des matières grasses, des gros morceaux de bois, des coquillages et des cymbales. Plus j’avançais dans cet univers et plus mon trouble prenait de l’ampleur. Tout ce bordel me paraissait limpide. Le souffle passait. Je le vivais presque comme une maladie honteuse. Que vont penser mes copains loups de ma nouvelle musique silencieuse ? Comment se fait-il qu’une langue que l’on n’a jamais parlée se laisse comprendre.

 
Beaucoup de gens dont je faisais partie une heure plus tôt voulaient le brûler : « C’est un charlatan, il se fout de notre gueule ! ».

 
Un jour, un musée allemand achète une œuvre à cet artiste. La population hors d’elle, estime que l’argent public est dilapidé. La révolte s’organise. Une douzaine de personnes s’habillent dans des costumes grotesques en feutre, pour se moquer de ce pseudo chaman. Avant d’inaugurer son œuvre, l’artiste rejoint le cortège. Il porte une grande écharpe de loup autour de sa figure anguleuse et tient dans sa main un brin de mimosa avec lequel il bat la mesure de cette fanfare sarcastique. Les manifestants ont prévu de faire brûler leurs déguisements sur les marches de l’institution pour faire barrage à l’inauguration.

 

L’artiste sort alors un grand feutre noir avec une encre indélébile et signe chaque costume, un par un. Les manifestants déstabilisés repartent sur la pointe des pieds avec leur pactole, rien ne va brûler et Beuys rentre au Musée pour souffler sur la braise.

 

29 février 2020