Les amis…

by Werner Moron

90671375_2273528516283422_7745874905886883840_o

La première fois que j’ai entendu un collègue me dire qu’il était devenu un professionnel, je me suis cru invité comme témoin d’un diner de con. Je n’en croyais pas mes oreilles. Nous étions dans un Musée en Espagne et le gars vient vers nous presque hors de lui. C’était comme s’il venait d’apprendre qu’il était cocu. Il nous explique que c’est bien beau toute cette pureté, cette quête de liberté, de créativité sans bride, mais si c’est pour systématiquement faire peur à ceux qui peuvent nous faire avancer dans la carrière, ça sert à quoi ? Toi, Werner, comment veux-tu te faire repérer par les collectionneurs si ton extrême perméabilité au mouvement du monde te fait choisir une forme nouvelle à chaque tableau. Derrière son attaché caisse, il venait de sortir toute une panoplie d’objets de communication qu’il s’apprêtait à nous montrer. Mon pote lui demande de patienter un instant et court dans les salles du Musée pour ameuter les autres exposants afin qu’ils profitent du truc.

« Tu peux nous répéter ce que tu viens de nous dire pour que les autres en profitent ? C’est vraiment très intéressant ».

Le mec s’exécute encore plus enflammé. Au moment où il sort une photo noir et blanc de lui avec un regard de tueur et une main sous le menton, je lui dis : « Tu crois que tous ceux qui nous inspirés, ceux qui ont vraiment bougé les meubles à partir de la fin du 19ème siècle se voyaient comme des professionnels ? Tous ces hyper ventilés qui ont ouvert la fenêtre pour aérer la pièce surchauffée de conventions, tu crois qu’ils se voyaient pros ? Tu les vois étudier la tendance comme on surveille la bourse ? Ils pouvaient se comparer à un moine soldat, se sentir le fils d’un pharaon ou même se prendre pour le soleil, ce qui j’en conviens est légèrement exagéré. Mais de là à se dire qu’ils allaient se consacrer pour la réussite à suivre les sillons et les recettes d’une profession, je crois qu’ils auraient préféré devenir mytho en chambre, vendeur d’armes ou gourou de bar. Artiste professionnel, c’est bon pour les amerlocs ça, nous on est beaucoup plus spongieux, stratifiés, fourchus ».

- « Je vais faire ce qui faut pour faire partie de ceux que vous méprisez et qui ne connaissent même pas votre existence. Je vais voir des pays que vous ne verrez jamais, je vais manger tous les jours des merveilles que vous ne mangez qu’aux réveillons, je vais travailler dans des ateliers immenses bourrés d’assistants, je vais rencontrer tout le monde et j’arrêterai de cracher sur ce qui me fait envie».

- Je lui dis : « Tu crois que le plus célèbre de tous les professionnels vivant est connu de combien de personnes, toi ? 10.000 ; 100.000 ; 1.000.000 ; 10.000.000 de personnes ? »

- « La guerre est finie ce sont les sportifs qui ont gagné. Les footballeurs eux sont réellement des professionnels connus par 7.000.000.000 de personnes. Les plus connus chez nous, en Belgique, ils sont connus de combien de personnes ? Je peux comprendre que l’on ait envie que notre travail soit vu par le monde entier, je veux bien comme une star du foot être le plus connu du monde. Mais comme cette place est prise et que les artistes plasticiens – même les plus connus – arrivent loin derrière les animateurs télé, les politiciens, les PDG, les tueurs en série, les stars du porno et les terroristes alors, pour ma part, si je dois être le plus quelque chose du monde, je serai le plus inconnu de tous ceux qui mettent honnêtement leur peau sur la table, le plus inconnu de tous, inconnu de 7.000.000.000 de personnes, plus inconnu que toi. »

Aujourd’hui 30 ans plus tard, je constate que j’avais raison, je suis un artiste invisible, mais c’est lui qui a gagné, nous sommes devenu 7.000.000.000 de professionnels.

22 mars 2020