Les amis…

by Werner Moron

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Parfois, le sujet remplit tout l’espace disponible. On passe la porte, on dépose le pied sur le trottoir : l’air, la lumière, le temps tous les objets, tous les êtres vivants, les personnes immobiles dans l’abris bus, le chat à l’affut sous la haie de thuya, les thuyas eux-mêmes, les mouches au-dessus de la poubelle, les voisins derrières leurs murs de là où on ne les voit pas, tout – de la touffe d’herbe calcinée par la canicule entre les pavés jusqu’aux oiseaux en pointillé dans les banlieues du ciel – tout chante une mélodie, presque insoutenable, intime et belle. Vous n’êtes plus une conscience enfermée dans le sac de ses apparences, vous ne faites plus de frontière – comme on ne ferait plus d’anticorps.

 

Vous jouez à égalité avec les autres atomes, ceux des gens immobiles, de la poubelle, de l’abri bus, du ciel et du sol. La perception est presque trop forte, le plaisir fait presque peur, nous n’avons plus besoin du mystère. L’instant d’après, nous sommes avalés par le bus. La transpiration est de la transpiration, les sonneries sont des sonneries, les conversations intimes gueulés dans les smart phones sont de l’huile bouillante. Ce sentiment extralucide a fait place au roulis du trajet que nous faisons tous les jours.

 

D’où viennent ces moments hypertrophiés de notre présence ? D’où viennent ces moments de bonheur à haute fréquence ? Nous les traversons quelque fois dans notre vie, nous ne les maitrisons pas, ils ne nous donnent aucune explication. Nous ne pouvons pas les provoquer. Est-ce un peu de chimie intérieure qui s’est échappée et puis diluée ? Est-ce un portail quantique qui s’est entrouvert et que quelque chose a vite refermé ? Ou bien s’agit-il d’une jubilation qui s’est détachée de l’idée que nous nous faisons de nous-même et qui – comme un jeune chien, le temps d’une exploration de quartier – est allez pisser un peu partout au-delà de l’enclos de notre réalité domestique ?

 

Toujours est-il que quand ce genre de lévitation nous arrive les deux pieds sur terre, on se rend bien vite compte que le sujet, le vrai sujet est hors de portée et que nous ne pouvons en décrire que l’écho.

 

27 mars 2020