Les amis…

by Werner Moron

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Je suis dans une période de ma vie où une voiture noire sur le trottoir d’en face m’empêche de dormir pendant une nuit entière. Un ami m’a fait savoir que l’Académie Royale des Beaux-Arts, que j’ai quittée cinq ans plus tôt, organise deux examens. Comment sait-il ça ? Je sens bien qu’il me faudra encore plusieurs années pour oublier ce que l’enseignement m’a inoculé et il me faudrait déjà devenir prof. Il me parle du nombre d’heures à prester par semaine et du salaire. Je promets d’y réfléchir.

Une semaine plus tard, je me retrouve dans les grands couloirs en marbre, sans avoir dormi depuis 48 heures. Je passe les deux examens en étant persuadé que je n’ai aucune chance. En fin de journée, un inspecteur de la Communauté française donne les résultats. Je suis premier pour les deux épreuves ! Tout autour, les autres candidats et les barons de l’institution se lèvent comme une bourrasque sur un lac froid qui se ridule et puis se gonfle d’une énorme vague de protestations. Comment est-ce possible avec qui a-t-il-couché ? Qui se cache derrière cette intrusion ?

Je me rends au syndicat (c’est obligatoire), en vue de mon engagement comme professeur de couleur dans cette école. Je m’approche du guichet, je leur donne mon nom. La femme repart en balbutiant et revient en me disant : « Nous avons un petit problème, nous ne pouvons pas prendre le risque de nous engager à couvrir votre assistance juridique alors que vous n’avez encore jamais cotisé ». Comment se fait-il que le syndicat connaisse mon nom, et que la dame me parle d’assistance juridique ?

Premier jour devant les élèves. Ils me parlent tous de l’affection qu’ils portent pour à la professeure que je remplace. Sur le temps de midi, un collègue me fait savoir que quelqu’un a mis la somme qu’il faut pour entamer une action au Conseil d’Etat contre ma nomination.

Petit à petit, pour me défaire des mâchoires de toute cette injustice, je me suis vraiment consacré à tenter de transmettre quelque chose aux étudiants.

Une majorité part dans l’aventure de peindre en s’appuyant sur des références, Dali, Warhol, Magritte…

Je propose aux étudiants de partir de leur histoire personnelle. Je me rends compte que cette proposition les rend, pour la plupart, rétifs, voir agressifs. Ma proposition fait peur. Je leur propose alors un exercice.

- « Avant de vous cacher dans la peinture, laissez-vous immerger par la couleur. Voilà ce que je vous propose, nous appellerons ça : Trajet réel, Trajet rêvé. Découpez une bande de papier, munissez-vous des trois couleurs primaires, ajoutez du noir et utilisez le blanc du papier. Le jeu consiste à tenter sans volonté, le plus viscéralement possible, de rendre compte des couleurs qui vous entourent depuis le moment où vous ouvrez les yeux jusqu’à ce que vous vous retrouviez ici dans cette classe devant ma tronche de cake. Nous sommes au cœur de l’hiver, tentez de donner les impressions de nuit, d’éclairage électrique. Qu’y-a-t-il comme couleurs dans un bus, une rue, une place ? N’essayez pas de décrire tout, vous allez vous rendre compte très vite que ce trajet englué dans la routine, quand on le regarde avec une certaine insistance, est déjà infini, hors de portée. Quoi qu’il en soit, la couleur existe partout autour de nous, mais en même temps, il y a des couleurs en nous qui ne se retrouve pas en hiver au cœur d’une ville post industrielle. Pour se faire, vous découpez une autre bande de papier de la même dimension que la première. Vous la punaisez au mur, en-dessous de votre trajet réel et vous déposez de nouveau le plus spontanément possible les couleurs qui vous viennent de l’intérieur et qui manquent sur la première expérience.

Nous appellerons ça Trajet rêvé. Les deux bandes côte à côte donnent le début d’une intuition des couleurs qui pourrait vous signaler, vous correspondre ici et maintenant, quand vous souhaiterez faire une peinture ».

A d’autres moments, je leur demandais de venir de couvrir des petites et des moyennes surfaces avec une seule couleur. Ce travail se faisait avec un petit ou un énorme pinceau, avec un crayon de couleur, ou un feutre. On pouvait également répondre à la demande en laissant couler la couleur sur la feuille, en pleine pâte, moyennement ou très diluée. Les étudiants pouvaient également venir en classe avec des morceaux d’emballage, de métal ou de plastique. Il s’agissait toujours de la même couleur mais soit extraite du papier glacé, soit inscrite dans la masse. Tous ces fragments étaient ensuite accrochés dans l’atelier et finissaient par recouvrir le volume. Ce fût donc la semaine du blanc, du rouge, du jaune, du bleu et du noir. Ensuite, ce principe était reproduit avec les couleurs secondaires : l’orange, le vert et le violet. Non seulement nous vivions en immersion dans une couleur et nous pouvions en sentir les implications physiques et mentales sur notre corps et notre esprit mais en plus chaque manière d’étaler la couleur amenait une vibration particulière qui par sa simple présence enseignait quelque chose.

Je me suis rendu compte, avec le temps, que tous les exercices que je leur donnais tentaient de les désincarcérer du désir qu’ils avaient de s’inscrire dans le sillage d’une tendance, d’une référence et d’un concept qui les éloignaient (à ce moment-là de leur initiation) de toutes les richesses qui se logent dans leur trajectoire personnelle.

La plupart estimait qu’elle n’avait pas le vécu nécessaire pour nourrir une œuvre. Et moi, je pensais que celui ou celle qui est arrivé(e) à l’âge de 14 ans a déjà en germe suffisamment de combustible pour s’exprimer durant trois vies.

Je leur est alors proposé d’une manière totalement intuitive, en contre poids avec l’atmosphère générale, comme pour tous les autres exercices, un travail sur trois mois qui s’appelle « Les Nations Moi ».

Il s’agissait d’un jeu de questions simples et imparables, auxquelles il fallait tenter de répondre le plus limpidement possible et toujours en passant par un Trajet réel et un Trajet rêvé.

Trajet réel : on répond donc d’abord avec la plus grande honnêteté, de la manière la plus factuelle possible, sans penser à faire poétique ou artistique. Trajet rêvé : lorsque l’on obtient ce résultat, on peut revisiter cette réalité en y ajoutant des éléments rêvés, imaginés qui corrigent notre histoire personnelle en y incluant nos aspirations profondes qui n’ont pas toujours pu s’exprimer dans notre quotidien.

Comment te voyais-tu petit ? Comment voyais-tu le monde ? Comment te vois-tu aujourd’hui ? Comment vois-tu le monde ? Comment t’imagines-tu plus tard ? À quoi va ressembler le monde ? Comment la personne qui te connait depuis l’enfance et que tu estimes suffisamment saine pour ne pas te démolir, te voyait-elle dans l’enfance ? Comment te voit-elle maintenant ? Comment t’imagine-t-elle plus tard ? Il y avait encore plein d’autres questions sur la description entomologique des lieux, l’endroit où l’étudiant avait vécu, ses souvenirs les plus anciens et les plus précis, etc.

Les réponses pouvaient se faire en dessins, en couleurs, en objets symboliques, en sons, en vidéos ou par écrit. La farde ou la boite dans laquelle étaient compilées toutes les réponses devait avoir une charge si l’étudiant en avait le désir, ne pouvait regarder le travail de l’autre. Il s’agissait d’un dossier personnel, secret qui allait nourrir ce qui serait exposé ultérieurement. Comme nous étions dans une école et qu’il fallait montrer des choses à des jurys, tous ceux qui jouaient le jeu obtenaient la cote maximale.

Je leur ai demandé ensuite de réaliser un « drapeau peinture sculpture » qui représentait leur « Nation moi ». « La Nation moi » est un pays qui se rend compte qu’il n’est fait que de frontières et de passages vers une infinité d’autres « Nation moi ».

J’ai réalisé que mon attitude était assez traditionaliste. J’installais un contrat avec l’étudiant. Quand il se présentait au cours, il devait rester pour la séance entière : trois heures. S’il était en retard ou s’il partait en cours de route, je voulais bien l’indiquer « présent » mais il ne faisait plus partie de la séance jusqu’à la fois suivante. Il pouvait se rendre dans la cour intérieure ou à la cafeteria mais pas à mon cours. Il était interdit de venir chargé, c’est-à-dire en ayant bu ou fumé, etc. Vu mon passé récent, je me suis demandé d’où me venaient ces exigences ? La dernière ½ heure de cour, nous passions en revue chaque travail réalisé par un étudiant seul. Il se plaçait devant l’ensemble de la classe avec son travail et je commentais ce qui était présenté comme un critique d’art. Je laissais également la possibilité aux autres étudiants d’exprimer ce qu’ils voulaient devant le résultat de leur collègue et nous finissions toujours par applaudir l’effort fourni.

A la fin de l’année académique, malgré l’incroyable plaisir d’avoir rencontré les étudiants, j’ai dit aux « propriétaires » de l’école qu’ils pouvaient reprendre leur place. Ils avaient pourtant cherché partout où eux tirent leur entre soi et n’ont pas trouvé le moindre petit piston dans ma démarche. Et pour cause, les seuls pistons que je connaissais à l’époque étaient ceux qui s’agitaient autour du travail de femme machine de ma mère à la FN. J’étais pour eux une véritable énigme : comment étais-je arrivé là ? La place de peinture au cours du soir et la place de prof de couleur étaient de nouveau vacantes. « Gardez tout, moi je me barre ! ».

8 mai 2020