W.M.
Chroniques

Chroniques de Werner Moron

Les amis…

 

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Tout ce qui me paraissait honteux : travail, conscience, répétition, exigence, étude, patience, discipline, … m’est apparu comme étant des valeurs évidentes. Ce que rien ni personne n’a su me faire prendre au sérieux dans l’ordre social s’est manifesté d’un coup, comme ces dauphins qui jouent autour du bateau. Je comprends tout de suite que l’exfiltration du paysage intérieur vers l’autre va me mobiliser corps et âme. Pour qu’une intuition, ce tissage de synapses et de vécus, parvienne à sortir du corps par la main pour reprendre son souffle dans un peu de matière étirée sur une surface plane, je dois travailler jour et nuit. Quand je comprends que l’enjeu, c’est de donner vie à ce qui vit en nous – en le confiant à une trace qu’un étranger va suivre en lui donnant sa propre direction, quand je prends conscience que l’enjeu c’est de lyophiliser de la vie, de l’amour, de la mort, du ici et du maintenant , pour que l’autre le réhydrate quand il veut, je me dit que c’est hors de portée.

 

Ayant trouvé un nouveau véhicule pour attaquer la duplicité, la tiédeur et les prudences violentes des braves gens, il m’a fallu faire un choix. Plutôt que de faire partie du club des 26 ( Morrison , Hendrix, Joplin…), à 26 ans, j’ai lâché l’alcool et les autres babioles comme on lâche du lest. Je me suis longuement huilé pour plonger dans mon océan intime. Heureusement pour moi, les substances ne m’aidaient pas. Je pouvais clairement voir le matin, après une nuit de peinture, que tous ces rugissements, ces symphonies sous influence, en plein jour, devant la toile, n’étaient que les traces d’une limace en panique.
Deux choses ont commencé à jouer en ma défaveur. Un, je suis devenu aussi clean qu’un troupeau de Dalaï Lama et deux, je travaillais avec beaucoup d’application et sans interruptions, ce qui a considérablement dilué mon parfum de loup rimbaldien. La plupart des étudiants étaient là pour entamer la fête. Cela faisait plus de douze ans qu’ils étaient assis devant un mec debout sur une estrade. L’initiation doit se partager entre l’expérience de la liberté d’un jeune adulte à air comprimé et la rigueur qui s’impose quand on doit faire des gammes pour se sentir libre dans l’arène.

 

Pour moi, après une fête mi vaudou mi pharmacien, l’exotisme, c’était l’exploration d’une réalité nue. J’étais devenu sérieux. Quand on me posait la question, en deuxième année de ce que je voulais faire après les études, je répondais : « ben artiste ! ». Je ne comprenais pas que pour mes jeunes amis cela paraissait prétentieux. Pendant une dizaine d’années, je dormis quatre heures par jour : huit heures pour les études ou le travail alimentaire, huit heures de gammes, quatre heures de musique, de lecture ou de vie sociale et quatre heures de sommeil. Par ailleurs, je mangeais une pizza par jour, ce qui me permettait de faire des colonnes de cartons qui partaient du sol au plafond. Parfois, comme pour la prise d’un médicament, je ne savais plus si je l’avais mangé ou non.

 

28 novembre 2019

Les amis…

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Nous sommes le premier jour du cours de peinture de chevalet. L’énorme verrière découpe un ciel de cinéma en bande de papier peint. Tout le monde donne l’impression de savoir ce qu’il faut faire. Je ne sais pas où ranger mes bras, mon regard vole comme un bourdon poursuivit par du personnel en blouse blanche.

- Le professeur : « Vous commencez par faire un aplat. Pendant ce temps, j’installe une nature morte sur l’estrade : une coloquinte, un pot en grès, un bougeoir renversé sur un tapis soigneusement drapé et une orange ».

Je sors mes pinceaux en poils de cochon chinois, mes tubes de peinture à l’huile « made in china » et ma bouteille de térébenthine. Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut vouloir dire aplat. Nous sommes tous mélangés. Ceux qui – comme moi – vivent leur premier jour sous la verrière et les barons – aux pas lents – qui nous scrutent depuis leur ciel ancien, comme des oiseaux de proies au-dessus d’une famille de mulot. Rien qu’en observant leur port de tête, le plissement des yeux, vous pouvez dire en quelle année ils sont. Pourtant, quelle que soit leur ancienneté, j’étais de loin le plus vieux de la bande.

Devant la nature morte, je ne voyais qu’une orange, comme un petit soleil portable. Sa présence m’accompagnera pendant des années.

J’étale l’orange directement sur la toile, la matière résiste comme une pâte à tartiner sortie du frigo. Je fais couler de la térébenthine comme on boit un coup, à même le goulot. La couleur se délie. Je la rattrape par le bas pour l’inscrire dans un mouvement circulaire. Il n’y a plus qu’une énorme sphère solide et légère au centre d’une toile où il ne reste plus beaucoup de place pour une coloquinte, un chandelier et les plis savant d’un tapis.

Très régulièrement des jeunes gens venaient jusqu’à moi, dans l’atelier, pour me souhaiter la bienvenue. Ce qui m’avait tellement isolé socialement représentait ici une espèce d’aura qui créait le respect. Même le très redouté « chef d’atelier », grand buveur devant l’éternel, m’avait très vite, candidement, fait une espèce d’allégeance. J’étais abasourdi ! Un jour, avec une voix presque féminine, il m’a dit que dans le domaine de la roulette russe, il n’oserait jamais s’aventurer dans les contrées stridentes où je passais mes nuits. On avait entendu parler de mes « exploits ». Je me suis dit par instinct, que puisse que c’était comme ça, je devais m’acheter un costume trois pièces et marcher dans l’autre sens.

23 novembre 2019

Les amis…

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Alors que je n’ai pas la moindre idée de ce qu’il y a derrière chacun des mots qui placés bout à bout constituent le programme de l’école, je dois en choisir un avec lequel je vais vivre quatre ans.

- Moi : « Je ne peux pas naviguer un peu dans les différents ateliers pour me faire une petite idée et puis faire mon choix ? »

- Lui : « Non, ce n’est pas possible. Demain, ce sont les examens d’entrée. Tu ne peux même pas les passer tous ! »
On se tutoie tout de suite et on s’embrasse beaucoup dans ce village. Intuitivement, pour contourner la panique qui s’insinuait en moi, je me suis dit : « Si tu ne veux pas que l’on découvre la supercherie tout de suite, choisis peinture, au vu du programme, c’est ce qui a l’air de demander le moins de prérequis ».

- Moi : « Peinture »

- Lui : « Peinture de chevalet ou peinture monumentale ? »

- Moi : « C’est quoi la différence ? »

- Lui : « En gros, la peinture de chevalet, ce sont des formats plus petits que la peinture monumentale ».

- Moi : « Bon, ben alors je vais commencer petit, je vais prendre peinture de chevalet ». Lui : « Très bien, demain à 14h, tu te présentes à l’accueil avec ce document et on te dira où tu vas passer ton examen d’entrée ».

Le lendemain, je me retrouve avec une cinquantaine de personnes devant un tabouret retourné et une feuille blanche. – L’examinateur : « Vous avez une heure pour dessiner ce qu’il a devant vous. Ce qui nous permettra d’évaluer votre niveau en dessin d’après nature. Ensuite, vous aurez un examen en rapport avec le cours que vous avez choisi ».

Les Beaux-Arts, à ce stade, ne ressemblaient en rien au disque rayé de ma mère. C’était un 33 tour sur lequel il y avait une compilation des plus grands compositeurs classiques. J’aimais particulièrement la 9ième symphonie de Beethoven. Sur le passage célèbre du « PO PO PO POOOM …» une belle griffe transformait la musique classique en techno, bien en amont de son existence. « POPOPOPOOOMPO…POPOPOPOOOM P….POPOPOPOOOM PO…» comme ça pendant de longues minutes jusqu’à ce que ma mère surgisse de la cuisine – à bout de nerfs – pour pousser le diamant de l’aiguille un peu plus loin sur le vinyle.

Le professeur de peinture entra dans le local, nous étions une douzaine.Lui : « Faites ce qui vous passe par la tête, vous avez les trois couleurs primaires, du blanc et du noir et une feuille canson sur chaque chevalet ». C’était la première fois que je me retrouvais debout devant une feuille perpendiculaire au sol. Les chevalets me faisaient penser à ces machines de guerre qui servaient aux assiégeants, à franchir les fortifications d’une place forte. J’étais en sueur. Faire ce qu’on veut… ça veut dire quoi, c’est par où ?

En regardant autour de moi, je voyais les uns et les autres suivre une espèce de protocole. Ils ressemblaient à des pêcheurs expérimentés qui – avant de lancer l’hameçon – font tout un enchevêtrement de gestes chamaniques et savants.
Pendant une heure, je me suis senti de nouveau dans la peau de cet étranger en toute chose. Le professeur passa sa tête par la porte et cria qu’il nous restait encore dix minutes avant la fin de l’épreuve.

Mu par je ne sais quelle énergie du désespoir, je peignis une pipe à toute vitesse et j’écrivis : « Ceci n’est pas un Magritte, c’est pour ça que je suis ici ».
C’était la première fois pour moi qu’un aveu de faiblesse fut qualifié de génial. Je n’avais absolument pas compris ce qu’il y avait de génial là-dedans mais je fus admis au cours de peinture de chevalet.

16 novembre 2019

Les amis…

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Un petit homme translucide assis derrière une table en formica ressemble à un éclat de salade sur une dentition splendide. Tout est immense : les escaliers, les couloirs, les portes. Les plâtres tordus comme des martyrs courent jusqu’où l’on ne peut voir.

Pour le moment, j’ai 26 ans, je commande mon triple blanc glace. Je suis dans un bar en face de cet énorme bâtiment.

- Moi : « C’est quoi ce gros bazar ? »

- Le barman : « C’est une Académie »

- Moi : « On fait quoi là-dedans ?

- Lui : « Ce sont les Beaux-Arts : peinture, sculpture, dessin, gravure. Aujourd’hui, c’est le dernier jour des inscriptions. C’est pour ça que tu es là j’imagine ? Je ne t’avais jamais vu avant ».

-Moi : « On fait de la BD ? »

- Lui : « Oui, je crois » Beaux-Arts… ça me fait penser aux 33 tours rayés de ma mère, la BD je connais, je n’avais jamais la patience d’attendre d’être à la maison pour les lire. Elles étaient dévorées dans la file devant la caisse et dans la voiture qui nous ramenait à la maison.

J’étais très loin de mon territoire. Je n’avais pas dormi depuis trois jours ou alors sans le savoir, dans un parc, un bar, sur une banquette de bus. J’ai quitté le bistrot pour traverser la rue, comme en haute mer. J’avançais avec la raideur d’un homme camouflé et je me suis retrouvé nez à nez avec un petit homme translucide.

-Lui : « Vous venez pour une inscription ? »

Je fais un petit signe de la tête, j’avais peur que les trois grains de café que le barman m’avait donné ne parviennent pas à masquer les vapeurs d’alcool à brûler.».

-Lui : « Vous entrez en inférieur ou en supérieur ? »

Cela faisait maintenant sept ans que je dérivais dans les méandres d’un exploit qui ne m’autorisait aucun avenir. Au milieu de ce marbre, d’une voix presque sifflée, je réponds : « En inférieur ». L’homme prend note et me dit de revenir dans trois jours.

Nous sommes mercredi, il est huit heures du matin. Je me sens comme un coucou dans un nid d’oiseau mouche. Le professeur, tout en expliquant le programme de l’année et le règlement d’ordre intérieur, me tourne autour avec inquiétude.

N’y tenant plus, pendant que les étudiants pygmées de la tribu acnée remplissent leurs documents, l’homme s’approche de moi et me demande à voix basse : « Vous n’avez pas fini vos humanités ? ».

-Moi : « Ah si, ça oui, j’ai mon diplôme de secondaire ».

Lui : « Ahhh, mais alors vous vous devez vous inscrire en supérieur ! »

Cela faisait une demi-heure que je m’étais ponté à cet école d’Art et je passais déjà du rang d’inférieur à celui de supérieur. Aujourd’hui encore, quand j’y repense, je ressens la chaleur de ce petit miracle dérisoire. Même si je n’avais pas la moindre idée du monde infiniment empilé et ramifié qui fondait le mot « Art », ce jour- là, je me sentais arrivé à destination.

11 novembre 2019 

Les amis…

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 De zéro à quatorze ans, j’ai fait l’enfant. Je travaillais dur à faire l’enfant. Je savais sournoisement que les adultes ne me laisseraient pas faire. Je ne perdais pas une minute. Je visitais toutes les pièces de l’enfance, de la pointe du jour à la nuit noire. Toute mon énergie était investie dans le désir que tous les enfants autour de moi ne perdent pas une miette d’enfance. Je me donnais à fond dans le Ténéré des terrains vagues avec ceux qui ne sont pas partis en vacances, à fond de cale dans les greniers, tous les greniers, toutes les caves, les parvis, les abris bus, les pelouses d’autoroutes, les tunnels, les terriers, les arbres creux, les brouillards de petits lacs, les cachettes à faux cils, les vélos de guerre, les boites en fer, les genoux exorbités, les érections de quelques petits centimètres avec semence transparente, les branchies du désir de l’enfance … à fond dans la vase, sur la lune des premières neiges… Pendant des heures, devant un fourmilière des jours sous les ifs dans la cité des araignée à croix blanche, marchant partout en même temps à toute vitesse pour semer la raison, je travaillais mon enfance comme un instrument. 

De 14 à 26 ans, le mensonge s’est laissé voir, ce fut un choc. Je me suis lancé dans le négoce des tournants, je dérapais sans contrôle. Un vrai petit soldat punk. Si je vous racontais tout ça, je pourrais avoir une petite carrière d’un Bukowski Belge, Wallon, ou liégeois. Je suis le roi de la ruelle de la bure du Rossignol. J’ai dormi avec des animaux morts, j’ai cherché des miettes de cailloux chimiques dans un tapis plein galeux. J’ai vu des hommes chier à 7 heures du matin, en se tenant au bar pour faire venir leur matière pour quelques pièces lancées par des édentés hilares. J’ai rendu une arme blanche à celui qui m’avait menacé pour un scénario de toréador calciné.

Je suis allé blanchir la nuit à la chaux vive avec des cadavres éthyliques et des stewards d’American Air Lines, dans le Holland bar où Mickey Rourke a tourné Barfly dans la 9ème avenue. Pendant toute cette période de ma vie, lorsque je m’engouffrais dans l’obscurité, je n’étais pas sûr d’en revenir vivant. Je m’approchais ironique de tous les prêtres de la nuit : toxs notoires ; roi du bar ; maquereaux ; flics à la dérive ; filles infectées ; psychopathes camouflés par l’ébriété générale ; petits tueurs en début de carrière ; putes des trois sexe ; convoyeurs de mort ; dealeurs qui bouffaient leurs fonds de commerce ; bourgeoise largué par sa famille échouée au milieu du glapissement des paumés pros ; philosophes à une seule note ; trafiquants cintrés ; escrocs de comète ; bêtes fauves toujours à la limite de l’ébullition, bref un monde conventionnel , un village banal quand on en fait partie. Et puis je suis rentré titubant, épuisé, dans une Académie Royale. Je me suis retrouvé là comme un bidon en plastic sur la plage d’une crique en antarctique. Je me suis dit : « Werner, prend ta retraite et fait de l’art comme tout le monde ».

 

3 novembre 2019

Lettre ouverte aux fenêtres – L’histoire édifiante de l’avènement et de la disparition des princes du milieu -

 

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Nous n’avons pas eu le temps de soigner notre réputation d’expert, de responsable, de compétence élargie.

 

Nous étions trop occupés

 

Vous voyez ?

 

Vous vous voyez au jour le jour, et parfois jour et nuit à vous ronger les sangs, à maintenir tout en une seule pièce pour le boulot devant le regard agacé de vos amis, amants, enfants, maris, femmes, en weekend, en vacances.

 

« Tu penses à quoi là ? On t’attend… Tu ne peux pas te détendre un peu ? »

 

Sans conviction, on leur dit les problèmes que l’on a à l’école, à l’hôpital, dans l’assoc’, au musée, au centre culturel…

 

Sans conviction, on reprend le jeu de cartes, la conversation légère…

 

Nous n’avons pas eu le temps de faire savoir ce que nous savons.

 

Pour nous ce qui est essentiel, c’est de le faire.

 

Pour nous ce qui est important, c’est le bon geste, la bonne attitude, le bon réflexe, la bonne décision.

 

Au début lorsqu’on nous a proposé les 1er formations en coaching, winner mentality, on s’est pas méfié, on a rencontré l’expert pour la 1er fois, ça nous faisait un peu de vacances, on voyait bien qu’il disait des banalités, qu’il n’était pas à l’aise dans son costume bon marché, on avait presque pitié, il faut bien que tout le monde travaille.

 

Ce qu’il nous disait était de la pure évidence, il n’y avait que le langage qu’il utilisait qui était différent du nôtre.

 

A la pause on se moquait. On avait de ces fous rires…

 

Vous vous rendez compte, on nous apprend comment il faut serrer la main au client, au bénéficiaire, à l’usager. On nous apprend comment ne plus dire bonjour au téléphone à des gens qu’on connait parfois depuis très longtemps pour n’être concentré que sur le geste commercial, technique ou professionnel. Beaucoup de ces techniques dont nous tenions très peu compte trouvaient leur appellation dans des mots anglais.

 

Dans les années 90, quand l’expert est revenu, il avait pris de l’assurance. Nous, on était un peu plus fatigué. On était moins nombreux pour faire plus de travail. On avait peur pour notre emploi. Lorsque nous étions entre nous dans nos très maigres pauses, on avait le sentiment que c’était nous, que c’était notre savoir-faire, notre engagement qui tenait tout en un seul morceau et que là-haut, il ne comprenait plus du tout de quoi était fait ce que leur expertise gérait.

 

A la pause, on riait moins. Certains disaient qu’il fallait faire quelque chose. On ne comprenait pas bien ce qu’ils disaient. C’était de la politique et du syndicalisme. Mais nous avec tout ce qu’on voyait à la télévision, on se méfiait de la politique et du syndicat. Eux disaient que c’était de la politique à partir de nous. Ils disaient que si on ne contrait pas cet expert, on finirait par ne plus avoir de place dans le système. Ils disaient que si nous ne faisions rien, nous ne serions plus que des numéros. D’autres trouvaient que c’était exagéré et qu’on n’avait pas le temps de refaire le monde, que ce n’était pas à nous de nous occuper de tous ces trucs-là, nous n’avions rien à prouver vu que nous savions faire ce que nous savions faire. Et que de toute façon, il y avait trop de travail sur le terrain, que les gens attendaient et qu’en plus avec tous ces papiers et tous ces nouveaux protocoles, il fallait retourner au travail. Alors ils retournaient faire ce qui permettait à la structure de ne pas se disloquer.

 

Lorsque l’expert est revenu en 2000, on voyait qu’il avait prospérer, que ces outils technologiques, que son power point, que son discours était devenu une espèce de show bien huilé, c’était beau comme un prime time. On ne comprenait plus rien mais la forme était parfaite. Ils nous semblaient qu’il s’agissait bien toujours d’un discours autour de ce que nous savions faire depuis parfois très longtemps mais tout cela nous était restitué dans un découpage et un langage qu’il nous a fallu étudier. Donc notre travail c’était de faire ce que nous savions faire, plus de répondre à tous les protocoles que les experts avaient mis en place, plus d’étudier bien leur langage pour continuer à faire partie d’on ne sait pas trop quoi.

 

A la pause, certains parlaient maintenant dans le langage de l’expert. Ils se montraient les uns aux autres combien ils avaient bien étudié la langue. Ils faisaient ça un tout petit peu à la manière de ces enfants en bas âge qui montrent leurs biceps.

 

Plus personne n’osait parler de son trouble. Les plus intimes se disaient à voix basse qu’ils prenaient des cachets, qu’ils rêvaient d’une autre vie.

 

Beaucoup de personnes ont été licencié car ils faisaient trop bien ce qu’ils savaient faire et qu’à travers leurs initiatives que l’expert appelle « creativity management », ils avaient montré leur indépendance, ce qu’ils appellent la posture de l’électron libre. Mais attention vous qui découvrez ce terme, ne prenez pas ça pour un compliment. Indépendance, initiative, électron libre, c’est grave. Alors l’expert et le pro activity comité externe ont estimé qu’ils n’avaient pas suffisamment rempli le document. Cela a entrainé un blâme et parfois même, ils se sont retrouvés dans le bureau d’un autre expert externe qui leur a dit très professionnellement : « nous sommes au regret de devoir nous séparer de vous pour des questions de non-conformité avec l’esprit d’entreprise interne. »

 

La plupart du temps, ils disent que ce sont nos collègues eux-mêmes qui ont trouvé qu’on ne remplissait pas assez bien le document. Alors nous, un peu plus tard sur le trottoir, on continue à se demander ce qu’ entreprise veut dire, à l’école, à l’hôpital, au musée, à l’université, au centre culturel, dans le home, à l’assoc’.

 

Tout était devenu entrepreneurial, le mot association faisait rire, le mot humanité faisait fuir et entre nous la compétition par défaut faisait rage.

 

En 2010, quand l’expert a programmé une semaine de remise à niveau, il a envoyé un de ces enfants. Très jeune et très sûr de lui. N’ayant jamais connu ou pratiqué les bons gestes, les bons réflexes, les bonnes attitudes, les bonnes décisions qu’il faut savoir engager lorsqu’on est seul le jour ou la nuit devant un autre être vivant, il était devenu imperméable. N’ayant jamais mis en œuvre, au jour le jour, jour et nuit tout ce qu’il faut faire pour qu’une humanité étudie, se cultive, se soigne et trouve les liens, il avait le luxe de penser qu’il n’y avait que le discours comme midi et minuit de la réalité.

 

Le discours est devenu tout puissant et ce n’était pas le réel qu’il appelait « l’anecdote » qui pouvait le faire douter. Les fils et les filles de l’expert n’ont connu que le discours et ne pouvaient donc se situer que par rapport à lui.

 

Ils n’avaient jamais planté quelque chose par eux-mêmes. Ils n’avaient jamais transmis une connaissance, soignés quelqu’un en dehors de leurs stages de 15 jours intensif en ingénierie de connaissance du terrain impulsé.

 

Pendant ces jours-là d’ailleurs, nous avons eu pitié d’eux et nous les avons même aidé à réussir leurs stages, tellement ils étaient inadaptés. On les voyait là, tétanisés devant ce qu’ils fallait faire, surtout quand il n’y avait plus qu’eux-mêmes devant l’autre, c’est-à-dire quand il n’y a plus que nous devant l’inconnu. Toute cette réalité mentait et contredisait le discours.

 

Plus tard, plutôt que nous être reconnaissants de les avoir aidés dans ces moments- là, ils nous ont haï, ils n’ont pas supporté que nous sachions comme ils étaient démunis face à la photocopieuse, devant la facture, devant l’enfant perdu, le vieillard un peu vicelard ou l’œuvre d’art qui venait d’arriver. Ils ne connaissaient que cela dans le discours sur la créativité, vous voyez ce que je veux dire ?

 

La créativité innovante, allez relire vos textes.

 

Les experts, en nous laissant tout le boulot, se sont donnés le temps de ne rien faire qui les empêcheraient de renforcer leurs connaissances et leurs jongleries du discours. Ils ont maintenant réponse à tout. Ils sont de plus en plus imperméables dans un monde poreux.

 

A la pause, on est de moins en moins nombreux à parler de tous ceux qui sont en maladie. On n’évoque plus le turn over, un mot que les experts nous ont offert. On ne compte plus les burn out. A la télévision parfois, on parle de suicide. Certains d’entre nous se disent que ça ne peut plus durer comme ça :

 

« Si on ne fait pas quelque chose, jamais les gens ne sauront à quel point le discours et les princes du milieu nous ont ligoté dans un truc de fou. Si on continue de compenser par nos actes concrets, par notre savoir-faire, leur incroyable monstruosité, personne ne pourra jamais constater la supercherie. »

 

On était tous très tracassés, très démunis mais un début de conversation avait repris. D’autres disaient si on casse l’outil comme nos grands-parents à l’époque des grands buts, ce sont toutes les personnes dont on s’occupe qui vont payer les pots cassés. D’autres disaient :

 

« Elles paient déjà. Vous savez déjà que tout est fragile, que la vitesse à laquelle on doit faire les choses est dangereuse pour nous et pour ceux qui comptent sur nous. Vous savez que notre triple travail:  faire ce que nous avons à faire, remplir le protocole et apprendre la langue du discours fragilise la qualité de nos gestes. Nous devenons des leurres pour ceux qui comptent sur nous. »

 

D’autres disaient des choses abstraites mais qu’on commençait à comprendre : «  il n’y a que notre humanité, notre engagement personnel qui tient tout ça debout, donc ça veut dire que si on est ensemble en se débarrassant des princes du milieu, on peut faire tourner la boutique. »

 

D’autres disaient que c’était devenu tellement grave qu’on n’avait plus le choix, que si ça continue, on va passer de collaborateurs à collabos et qu’il va y avoir des drames car on ne sait plus très bien faire notre travail. Et c’est vrai que parfois, on entendait que dans l’association à côté, dans l’hôpital de la ville, à la télévision ou dans nos conversations le vendredi soir, on constatait qu’il y avait des accidents. A la télévision, on voyait que c’était l’expert qui expliquait ce qui s’était passé. Pour protéger le discours, il disait que c’était une erreur humaine. Nous on se demandait, comment on pouvait faire autrement, qu’on soit dans le système ou non, qu’une erreur ou une réussite humaine. On s’est dit alors que tout le monde allait se retourner contre le discours et sa vacuité tellement c’était injuste. Tout le monde avait vu à la télévision, les banquiers, la main dans le pot de miel. Tout le monde, un peu partout dans le monde avait vu la fragilité des princes du milieu. Tout le monde de là où il était, se disait que les gens allaient faire quelque chose pour les remettre à leur place. Et puis ce fut la période où chacun d’entre nous développa son propre discours sous la forme des commentaires. La plupart des sujets se nourrissaient de l’émotion, d’autres parlaient du manque de réactivité des gens. D’autres encore parmi nous, nous disaient que nous aurions dû les abattre et en tout cas les remettre à leur place, c’est-à-dire parmi nous sur le sol et dans l’esprit où nous sommes.

 

Mais ils étaient devenus tellement puissants et leur virtualité du discours avait tellement pris la place du réel que c’est nous qui n’avons pas eu le temps de bien lire leurs circulaires décrets, qui nous sommes retrouvés sur la banquette en bois avec nos avocats prodeo devant la justice.

 

A la pause, on ne prononçait plus notre nom, nous étions déjà bien loin de toutes les conversations, une semaine après notre licenciement. Ceux qui restaient, parlaient abasourdis avec le nouveau collègue dont on savait pertinemment qu’on l’envoyait au casse-pipe. Malgré cela, nous continuions à lui dire où se trouvait tous les outils, toutes les circulaires et tous les mots avec lesquels il devait se mouvoir dans l’entreprise.

 

Aujourd’hui, les petits-enfants de l’expert n’ont pas su faire leur workshop. Les collègues (on a retrouvé ce nom là quelque part dans notre énergie) n’ont plus peur. Ils ont compris que c’était eux, les adultes et que le discours est un enfant qui mérite une fessée. Ils ont compris comment en d’autres temps que le discours, c’est le prince. Et que ce prince du milieu a touché à deux choses qui ne nous permettent plus d’avoir peur : notre dignité et notre pain.

 

Partout autour de nous, les collègues se réveillent. Ils ne veulent ni blesser, ni être blessé. Ils n’ont plus peur.

 

En 2020, le mot expert est devenu un euphémisme que l’on a rangé avec les autres euphémismes au musée des euphémismes avec le célébrissime « le travail rend libre » et «  just do it ». Nous vivons maintenant dans une société du jeu, dans des structures empiriques qui se sont enfin donné le réel pour patron. Ce sont des structures transversales qui tiennent compte du pressentiment, de la fulgurance comme s’il s’agissait d’un moteur. Ce sont des organisations qui font de l’acte posé, des bons gestes, de la bonne attitude, de la bonne décision, la base de leur processus instituant.

 

Il n’y a que les experts et les princes du milieu en exil doré, recréant un second monde avec ceux qui veulent continuer à croire au discours, qui ne comprennent pas le monde dans lequel on vit aujourd’hui…

 

… un monde plus horizontal, à la fois plus poétique et plus politique où les responsabilités sont individuelles et transmises dès la naissance, où l’écosystème a remplacé la stratégie et où l’autorité, l’expérience a remplacé le pouvoir…

… un monde tissé comme de la soie par l’effet de nos responsabilités individuelles prolongées par les intersections qui se créent entre nous…

… un monde où nous sommes chacun d’où nous sommes les PDG et les ouvriers d’une multinationale des alternatives.

Nota bene : Les princes du milieu sont les personnes qui ont pris le pouvoir sans être au début de la chose et sans avoir besoin d’être là pour la finir.

 

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365xhier – Les 14, 13, 12 et 11 octobre 2004

 

 

14 octobre

 

Hier

Les alliances sont en chiffon.

 

Lu à Bruxelles, midi

 

 

 

13 octobre

 

Union of Soviet Socialist Republics.

« Monsieur, monsieur ? C’est pour quelle classe ?

- 1ère humanité, Medjid Moron.

- 1er PAF ?

- Pardon ?

- PAA, PAB ?

- Je ne sais pas.

- De toute façon les premières c’est au premier étage, la liste des noms se trouve sur la porte. »

Je suis légèrement en retard, il n’y a plus de chaises. Je me pose au fond de la classe. Je  m’appuie contre l’Union soviétique.

« Bonjour, je suis le prof d’informatique. » L’homme fait un exposé très clair et laisse la place à un de ses collègues

« Bonjour, je suis la directrice. »

A, c’est acquis

B, c’est limite

Et C, ce n’est pas bien, c’est non acquis.

« Est-ce que vous graduez le B ?

- Normalement non, mais certains collègues préconisent le B+ et le B-. »

La directrice s’excuse et laisse la place au professeur de latin.

Les parents très sérieux posent des questions sous les néons tremblants. Ils ont gardé leur manteau sous les plafonds en carton. Ils sont assis très sagement sur les bancs en formica de leurs enfants à côté de l’immense carte de l’Union soviétique.

 

Lu rue Blanche, presque minuit

 

 

 

12 octobre

 

Hier, je suis une fois de plus monté dans un train, le Thalys pour Paris.

Nous avons rendez-vous à 9 heures, le train part du quai numéro 4 à 9 h 40.

C’est une réunion préparatoire pour une exposition qui aura lieu en janvier.

Un colloque d’anachorètes.

Jean-Pierre Ransonnet m’a fait mourir de rire.

 

Lu dans les couloirs du lycée de Waha, 20 heures

 

 

 

11 octobre

 

L’esprit est un drôle de tuyau.

Il rampe sur le sol d’une immortalité.

Il ploie sous les coups du vide.

Je repensais à ce cycliste belge convaincu de dopage à la méthadone.

Quelle étrange mixture pour un sportif.

La cocaïne, les amphétamines, les anabolisants, et tous les alliages chimiques qui font reculer la douleur, la fatigue, la conscience de soi, je comprends.

Mais la méthadone, ce produit de repenti de l’héro, comme c’est triste.

Un petit gobelet en plastique rempli d’un leurre qui n’offre aucune euphorie, juste un bandage entre le manque et la veine avide, comme c’est étrange.

Seul dans mon wagon non-fumeur devant le paysage qui défile derrière des gares vides, je me dis : « Pourvu que les clones de Bush gagnent les élections, pourvu que ce soit eux. »

Si c’est les tièdes gaffeurs à la Carry-Royal, le sevrage n’aura pas lieu, la révolte, la désintoxication sera servie dans des petits gobelets en plastique sans euphorie, juste un bandage entre un manque de désir et les stars maquillées en Che new yorkais.

Le silence assourdissant des médias et de l’élite intellectuelle de ces dernières années va accoucher d’un bruit entre culpabilité et sourire bien rangé, il va balayer le vrai travail de résistance qui s’opère dans les veines populaires.

 

Lu dans le train climatisé, 8 h 50

Lettre ouverte aux fenêtres : le questionnement d’une cheville ouvrière

 

Dans le monde du travail, suis-je concerné par l’outil ?

Dans le monde du travail, suis-je concerné par l’outil que j’utilise ?

Jusqu’où ?

Jusqu’où suis-je un outil consentant de l’outil qui m’emploie ?

Qui est le chef de l’outil ?

Qui est le chef de l’outil qui m’emploie ?

Comment dirige-t-il ?

Avec quelle idée ? Avec quel outil ?

Comment puis-je me situer par rapport aux orientations de l’outil qui m’emploie ?

Comment l’outil qui m’emploie se nomme-t-il ?

A partir de quelle histoire ? Avec qui ? Et pour quelle raison se nomme t-on ?

A partir de quelle histoire et avec qui et pour quelle raison maintient t-on ou détruit t-on un outil ?

Avec quel agenda ?

Un agenda par défaut ?

Ou un agenda de ici et maintenant où l’on se rencontre

Où se rencontre t-on ?

En vue de quelles perspectives ?

En vue de quelles perspectives d’avenir, d’ambition, d’excellence et d’efficacité ?

Pour ma part, je suis travailleur, ouvrier spécialisé dans la médiation, l’organisation d’événements de longue haleine produisant un art de l’alliage entre les antagonismes.

Pour faire un bon alliage et cela où que l’on soit, j’ai l’impression qu’il faut avoir l’audace de se poser toutes les questions qui éclosent, se les poser à soi-même et puis à un certain nombre de protagonistes liés de près ou de loin à ce qui touche l’outil qui nous préoccupe.

Première question qui me vient : qui sommes-nous ensemble ?

La deuxième : comment paie-t-on le gaz ?

La troisième : comment se protège t-on des projections ?

Qui sommes-nous ensemble autour de cet outil ?

En un mot, qui sommes-nous dans l’organisation ?

Moi, je suis un travailleur.

Que nous faut-il pour être bon pour l’organisation qui nous emploie ?

Que doit-on savoir en tant que travailleur ?

Que dois-je savoir en tant que travailleur de l’organisation qui m’emploie ?

Comment puis-je être au plus proche de ce qui développe l’économie, le management, la réflexion, la lisibilité de l’organisation de l’outil qui m’emploie ?

Comment va-t-on au mieux utiliser pour le bien de l’organisation qui nous emploie les informations très précises qui nous viennent des différentes composantes qui prévalent à la bonne santé des outils qui nous emploient.

Dans un contexte d’argent public et de force publique, dans un contexte de crise sur quoi va t-on pouvoir s’appuyer pour prendre les décisions les plus fines et les plus ambitieuses ?

Comment ne serait-on pas tenté de réparer les fondations avec des rustines pour laisser le problème se chroniciser ?

Comment va-t-on maintenir les valeurs de l’emploi ?

Comment va t-on se débarrasser des schémas d’organisation qui ne trouvent que de la légitimité dans l’habitude ?

Comment va-t-on se débarrasser des habitudes qui nous amènent là où nous sommes ?

Que voulons-nous garder ?

De quoi voulons-nous nous débarrasser ?

Qui sait ce qu’il faut faire contre la rumeur ?

Qui suis-je pour me poser la question d’une communication consentie et construite entre toutes les parties, pour le plus vite possible mettre en avant les ambitions du projet afin de l’inscrire directement dans la clarté et la visibilité dont n’importe quel projet a besoin pour survivre à son époque.

Quelles tentatives de médiation sont mises en place entre les différentes parties antagonistes ?

Qui suis-je en tant que licencié d’une boite pendant mon préavis ?

Avec quel appétit ?

Quels sont les critères sur lesquels on s’appuie pour prendre les décisions ?

Qui va dire : ceux qui restent, ceux qui partent ?

A partir de quelle définition de la culture d’entreprise créative va t-on faire ce choix ?

Qui sont les responsables institutionnels ?

Quels sont les arbitrages à l’œuvre ?

Que dit le syndicat ? Que dit la banque ? Que disent les partis ? Que dit la justice ? Que dit l’administration ? Que dit l’Europe ? …

Où un travailleur peut-il trouver un interlocuteur qui cherche des réponses avec lui à deux questions de base :

  1. Comment va-t-on faire pour manger ?
  2. Comment agit-on ?

Que reste-t-il de valable dans toutes nos représentations et dans toutes nos stratégies pour mener à bien notre maintien en vie d’un outil avant et après le moment où :

  1. Une faillite est annoncée
  2. Une plainte est posée
  3.  Une délocalisation est lancée

Comment communique t-on les éléments qui permettraient directement d’ouvrir des opportunités sur le marché des offres des demandes que notre outil est capable de fournir ?

C’est quoi aujourd’hui un outil ?

Qui sont ceux aujourd’hui qu’il faut mettre en place pour instituer ces outils d’un nouveau genre ?

Où peut-on déposer sa contribution aux questions qui se posent ?

Si une telle boîte aux lettres existait, même si je suis absolument persuadé de ma subjectivité totale autant que celle des autres, j’organiserai malgré tout quelques arguments que je déposerai dans cette boîte en vue de les croiser avec les vôtres.

Où peut-on croiser nos argumentations, nos fulgurances ?

Une rencontre entre toutes les composantes au moins une fois dans sa vie professionnelle nous permettrait peut-être de créer ensemble les nuances qu’il nous faut trouver entre la réserve et l’expression.

On entend souvent dire soyons créatifs, on le dit souvent travaillons avec les créatifs, ce qui à l’avenir serait créatif c’est qu’on travaille avec les créatifs, c’est-à-dire les plus ouverts, les plus capables de créer un langage commun, une transformation des antagonismes en énergie, commandé par un sens des responsabilités individuelles dans sa relation avec l’outil qui l’emploie.

365xhier – Les 31,30,29,28,27,26 août

31 août

 

Nous nous croisons devant le vieil ascenseur.

Je le connais à peine.

Un ami commun m’a dit qu’il venait de perdre sa maman.

Moi : « On se voit toujours cet après-midi ? »

Lui : « Oui, oui, rien n’a changé, nous finissons Marc et moi de rédiger le dossier, il n’y a plus qu’à le taper. »

 

« J’ai appris pour ta mère. »

 

Donc, je lui en parle.

Je ne fais pas semblant de ne pas savoir.

Je m’étais posé la question.

Quelle attitude doit-on prendre, lorsque la mère de quelqu’un que l’on ne connaît pas, vient de mourir ?

Sachant qu’on ne peut le dégager d’aucune douleur, ne devrait-on pas se taire pour ne pas épaissir sa solitude par des formules polies ?

 

« Oui, ce fut fulgurant, inattendu. »

Le jeune homme parle clairement.

« Je suis vraiment désolé pour toi, c’est une catastrophe. »

 

« En une semaine,

« Le jour même, je m’arrangeais pour améliorer son ordinaire à l’hôpital. »

 

« Excusez-moi ! » Un gros monsieur essoufflé nous traverse pour prendre l’ascenseur.

 

« Quelques heures avant, nous avons parlé », me dit-il.

Le souvenir récent de ces quelques heures, lui fait venir un de ces sourires que l’on ne peut voir que de l’intérieur.

Il est là, dans cet état qui a permis à l’homme d’arriver jusqu’à nous.

« Nous avons parlé ma mère et moi de tout, pendant quelques heures, avant qu’elle ne s’éteigne.

« Et puis elle est partie. »

 

J’imagine ça comme une fleur dans ses premières minutes, imparables sous la lumière,

Un vent frais récolte l’enfance de son parfum et tuméfie la chair pâle à peine éclose,

Et puis c’est le baiser de la terre

Et puis c’est la vie incassable de cette fleur dans la boutonnière des enfants.

 

« Marc m’a dit qu’il serait là vers quinze heures et moi je serai là un peu plus tard.

- Pas de problème, on a tout notre temps. »

Nous nous embrassons devant l’ascenseur vert-de-gris,

« Tu as toute mon affection. »

Je vois son regard bleu, plissé par un petit sourire voûté, descendre dans la ferraille sombre.

Je l’imagine seul devant le miroir de l’ascenseur parlant avec une fleur incassable.

Lu en marchant, 22 heures

 

30 août

 

Hier Medjid et moi marchions entre les orties, le liseron et une infinité de plantes que nous ne saurions nommer.

Nous sommes à la recherche du potager, il vit à l’étage en-dessous.

Les stolons de fraisier, donnés par le voisin, il y a à peine quinze jours, jettent de longs tubas rouges au-dessus d’une espèce de cresson étouffeur. Les pommes de terres germent sous leur végétation fanée, entortillée de ronces. Les oignons font des pompons d’abeilles à 1,50 m de haut. Les brocolis sont en fleurs. Les salades se sont étirées comme des élastiques blancs.

« Papa, c’est quoi ça ? »

Medjid me montre trois espèces de concombres, ou plutôt de cornichons jaune orangé et kaki.

C’est quoi ça ? Ils étaient par terre, même pas accrochés à la plante.

Je dépose le monstre de ce qui fût une courgette en essayant de ne pas me détruire une vertèbre et m’approche.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

De plus près, ces cornichombres ressemblent à des gourdins préhistoriques ou à des articles de sex-shop, nervurés et turgescents.

« Où as-tu trouvé ça ? – Ben, ici, il y en a encore d’autres. »

Sous les spirales velues et fleuries des potirons, disposés comme des œufs inquiétants dans leur nid : des cornichombres.

Qui est venu pondre ici ?

« Tu crois que ça se mange ?

- Pas la moindre idée, c’est pas moi qui ai planté ça là. »

Nous rentrons à la maison avec les légumes.

Je tranche un de ces mystères et pose la pointe de ma langue sur la chaire verte tendre de la chose.

« Ca sent vraiment bon papa, c’est frais.

- Ouais, ça sent le concombre mais c’est extrêmement amer. Si c’est une espèce de coloquinte, on ne peut pas en manger, c’est toxique. »

On n’a pas planté de coloquintes.

 

Je coupe dans la chair jaune du potimarron pour faire de la pâte de gnocchis et regarde de temps en temps ces ovnis végétaux, en me demandant ce qui va éclore de cela.

 

Certains soirs, dans ce carré de terre, entre ce que nous avons semé et ce qui est venu par le vent et les oiseaux, j’ai l’impression d’entendre, quand tout est calme, un petit rire étouffé.

 

Lu au 4ème étage des Chiroux, 17 h 50

 

29 août

 

Nous attendons tous Medjid de retour des Pyrénées.

Il est là grandi, tout brun avec sa nouvelle voix.

Son corps s’est élancé d’un coup, comme ces arbustes qui quittent le monde de la graine et du germe, pour en l’espace d’un été, se couvrir de fruits et être pris au sérieux par les oiseaux.

Dans quelques jours, il quitte l’école primaire pour entrer au lycée.

Je me vois encore dans la cour, le premier jour de mon entrée au collège.

C’était hier, comme il se doit.

Nous avions rassemblé dans nos démarches, dans nos regards plissés tout ce que nous savions mimer de l’homme.

Les uns contres les autres, comme une couvée de chiots dont on vient de soulever le couvercle de la cage, nous prenions des airs détachés.

Nous étions dans la mère de toutes les files.

En primaire, le doigt sur la bouche, en rang, au son de la cloche, nous ne formions jamais qu’un troupeau instable et fragile rangé par des mamans et des papas professionnels. Dans les rangs, il y avait toute la sève du jeu, les fous rires, les bousculades pour être le premier, ou un peu plus tard, le dernier.

Tout ce théâtre, des rangs au son d’une cloche, ne faisait qu’épaissir le sang chaotique et nerveux qui nous habitait.

 

Le premier jour de collège, on fait la file.

Personne ne nous le demande vraiment, les consignes ne sont pas claires, alors par nature, pour ranger notre malaise, on fait la file.

Les plus anciens savent que nous les regardons et entrent lymphatiques dans les bâtiments, comme des animaux que l’on ne doit même plus contraindre.

Ils ont des poils, des regards durs, des habitudes.

Lorsque Adrien a quitté l’école primaire, il y a trois ans, nous étions en Espagne et vers trois heures du matin, il me demande : « Est-ce que je pourrais encore jouer aux billes au collège ?

- Rien ne te l’interdit, mais il te faudra un sacré courage pour faire ça. Je rêve d’un monde fait d’hommes qui auraient ce genre de courage.

- Pourquoi faudrait-il avoir du courage pour jouer aux billes ?

- Tu verras. »

Pendant plus d’une heure, nous avons vécu à toutes les frontières.

Nous avons parlé plus, des jointures, des rotules, des charnières, des instants que des dénouements, des états ou des faits.

A l’étage, dans leur chambre, Emile et Medjid, enveloppés dans l’esprit magique des lions et des araignées, jouent à se battre dans le grumeau des jouets.

Lu devant la maison tiède, 20 heures

 

28 août

 

Hier, premier week-end de la première semaine du retour au travail.

Je vais enfin pouvoir travailler.

 

Je me souviens des gens se souhaitant des « bons week-ends » ou des « bons Dallas » à Bruxelles et des rues désertes pendant une heure, le temps du feuilleton.

 

Le week-end,

L’oasis du pauvre,

L’intimité dans son costume de béton.

Toute la semaine, fidèle aux injonctions, et ZAP, les samedis, dimanches, en costume de super héros du barbecue, du pétard ou de la fusée en allumettes.

 

Lu place Saint-Christophe, midi

 

27 août

 

Aujourd’hui, en laissant affleurer ce qui me revient d’hier, je me suis dit : « Cela va faire ma deux cent trente neuvième chronique et il m’en reste encore cent vingt-six à réaliser. »

Résumer une journée en quelques lignes senties, n’est pas si simple.

Cette quotidienneté n’est pas confortable.

Mon pari, mon souhait, c’est qu’une atmosphère se dégage des différents états d’esprit qui infusent ces pages.

Je ne sais pas ce que je veux faire.

Je sais seulement ce que je ne veux plus.

Je ne passe pas dans ce qui monopolise les débats contemporains ou alors par les coulisses.

Je ne me fournis pas au grand chariot brutal des affaires du monde, distribuant ses vérités dans le brouet vulgaire des informations.

Je ne veux pas parler de ce que nous impose le quatrième pouvoir et je ne veux pas non plus parler de comme c’est mal les médias.

Je veux peindre avec les mots tels qu’ils viennent, les instants grotesques et miraculeux d’une vie simple et tendue au milieu de toutes les vies.

Une journée peut servir à l’écriture de plusieurs romans.

 

Une journée toute simple est tendue de mystère,

Le temps entre nous,

La vie toute simple,

Les années et l’amour,

Les heures, les minutes, la dernière seconde

Et la pensée que tout continue, simple et tendu, sans nous.

Comme dans du Virginia Woolf, comme sur la berge terriblement simple et tendue de la vie.

 

Hier, j’ai vu sur le parking, deux jeunes parents se préparer une cigarette chacun avec un petit appareil pour faire des économies.

C’est seulement, lorsqu’ils sont passés en voiture devant moi, que j’ai vu derrière la vitre, l’enfant, minuscule, dans un petit halo bleuté.

 

Lu à Bruxelles, devant la Gare Centrale, 20 heures

 

26 août

 

Hier, je suis allé à Bruxelles pour rencontrer la responsable de la Fondation de la tolérance à Québec.

Qui es-tu ?

Je suis jeune, je suis pauvre, je suis divorcé, je suis non voyante, je suis francophone, je suis noir, je suis vieux,

« Désirez-vous boire quelque chose ?

- Avec plaisir ! Un café, s’il vous plaît. »

La secrétaire ferme la porte délicatement et disparaît dans les tapis épais. Tout autour, c’est la folie urbaine d’une ville à midi.

 

Je suis gay, je suis enceinte, je suis amérindien, je suis nain, je suis gros, je suis bouddhiste, je suis célibataire.

Ceci est l’outil que nous laissons derrière nous, pour les professeurs, ou les animateurs culturels.

Nous parlons des six génocides reconnus par l’ONU.

Nous avons une exposition itinérante et tout un travail d’animation qui va avec.

Nous allons dans les écoles, nous allons à la rencontre des jeunes.

 

Dans un petit coffret en carton très coloré, je lis « Qui es-tu ? »

 

 

Dans la voiture, dans la mâchoire têtue des embouteillages, je me dis « Qui es-tu ? »

A quoi joues-tu ?

Je suis presque sûr que les jeunes que l’on envoie à Auschwitz par devoir de mémoire sont déjà dans le bain culturel qui les empêche naturellement de voter extrême droite.

Nous sommes en train de faire des projets là où il faudrait n’avoir qu’une attitude humble et quotidienne. Tous les jours dans son quartier, sa rue, sa maison, sa tête, museler le loup que nous sommes, lui chanter une chanson, le divertir, l’apprivoiser, le retourner (comme les espions).

Je suis fatigué, je suis postmoderne, je suis évident, je suis mon projet, je suis overbooké, je suis un mégalomane light.

 

La pluie s’affaisse sur l’autoroute, les ballets d’essuie-glaces sont hystériques, les feux antibrouillard me griffent l’œil,

Je suis responsable d’un pôle de développement régional  ou communautaire, je m’occupe du racisme, de la drogue, de la mixité, de la pauvreté, de la solitude, de la faim, de la mortalité, de la qualité de vie, du vivre ensemble

J’organise des campagnes de sensibilisation, des colloques, des tables rondes, des formations, des séminaires,

Je suis formé, articulé, en réseau, en stratégie, en programmation, transversal, transgénérationnel, transculturel, détaché, remis au travail

Je est une institution.

 

Lu à Namur, place d’Armes, 15 heures

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Voisins Sont Des Indiens : Document historique

Document téléchargeable ici

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